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Thom Yorke, la tête de Radiohead
BARCELONE
De notre envoyé spécial
Par Thierry Coljon et Roger Milutin

Torturé, angoissé, fragile, Thom Yorke s'est longtemps réfugié derrière son groupe. Avec le succès de «The Bends» qui, paradoxalement, lui servit de thérapie, Thom va beaucoup mieux pour défendre le troisième «OK Computer» dont il peut être fier. Parce que ce disque n'est pas là où on l'attendait. D'une densité et d'une force exemplaires, ce disque qui ne se révèle qu'au fil des écoutes pour ensuite s'offrir comme le plus pur des diamants, n'est pas facile. Volontairement complexe et fouillé, joyeux et sombre, il traduit les errements et les contradictions de notre époque. Rien qu'en cela, il est l'album de 1997 et celui d'une décennie déboussolée et inquiète. C'est un Thom très détendu que nous avons retrouvé à Barcelone, après un concert en club exemplaire qui augure d'un grand T/W.

On peut dire que, dans les textes de «OK Computer», vous êtes le témoin d'une société dans laquelle vous trouvez difficilement votre place...

Un témoin, oui, tout à fait. Définitivement. Dans mon esprit, c'est la seule chose que je peux justifier. Je ne pourrais par exemple pas justifier le fait que je parle de moi dans une chanson, car il n'y a rien à en dire. J'observe, c'est comme si je prenais des Polaroids de ce qui m'entourait.

Vous êtes plus sarcastique envers le monde moderne que véritablement négatif...

Non, pas vraiment. Je vois ce que vous voulez dire. Plutôt que de considérations positives ou négatives, je traduis plutôt une obsession. Le monde me terrifie souvent. Je ne me sens pas déconnecté mais au contraire victime d'un survoltage. Choqué, effrayé... C'est plus, dans mon cas, une envie de vivre libre. De sauter du train ou de l'avion. Souvent, c'est comme si on me demandait de passer sans fin par la porte aux rayons X d'un aéroport. Je ne suis pas très fort pour communiquer, je préfère être plongé dans un bouquin. Pour le moment, je lis «Big Brother», un livre de Simon Davies sur les ordinateurs et tous les nouveaux moyens de communications. C'est très drôle...

Est-on obligé d'aimer les livres quand on vient d'Oxford ?

Non, car même des enfoirés vont à l'université.

Quand avez-vous décidé que la musique serait votre façon de vous exprimer plutôt que la littérature par exemple ?

Je suis moins fixé sur l'idée d'exprimer mes sentiments profonds dans mes chansons car ça devient assez malsain à la longue de se mettre ainsi en scène. Car en détaillant vos expériences de la vie, vous devenez inévitablement un menteur. Mon équilibre, ces derniers temps, je l'ai plutôt trouvé en multipliant mes activités. Non pas en me contentant d'écrire mais en dessinant, en peignant... Ça vous permet de relativiser la musique et votre attitude professionnelle n'en devient que meilleure. Je positive mieux ce que je fais. Je suis moins frénétique et torturé. C'est chouette car on a besoin de ça. Le groupe en devient plus ouvert. Comme vous dites, on se contente dorénavant d'observer.

Plus qu'en peinture ou en littérature, la musique populaire est une affaire de business. On parle classement dans les hit-parades, ventes de disques, promo, résultats... tout sauf art et musique. Comment vivez-vous le fait de vouloir être un groupe d'artistes intelligents et de rester vous-mêmes dans ce business ?

Cela revient au fond à demander aux gens qui nous aiment de nous promettre de nous laisser un peu souffler. Edwyn Collins dit qu'il faut absorber tout ça, toutes les règles imposées par le business. Radiohead n'est pas violemment opposé à un business que nous chercherions à utiliser comme une partie de notre processus artistique. Les pochettes par exemple, nous les concevons nous-mêmes, c'est un aboutissement artistique pour nous, pas un moyen d'imposer un rapport de force avec qui que ce soit. Nous venons d'un « art college», c'est naturel pour nous, la création. Toute ma vie a toujours tourné autour de l'art. Ce n'est pas comme certains riches qui considèrent l'art comme un investissement destiné à garnir leurs maisons. Moi, à l'opposé, j'ai toujours voulu que la création artistique se retrouve dans la rue, dans les magasins, à la disposition de tout le monde, en permanence. C'est comme ça que les gens expérimentent la vie. Tous mes artistes préférés sont ceux qui ont le plus touché les gens. Faire un film, pour moi, est plus essentiel que peindre car on touche plus de monde.

Etant très proche de Michael Stipe, on peut aisément imaginer que vous lui avez demandé comment il s'en sort pour vivre le succès planétaire avec REM tout en restant lui-même et en vivant une vie plus ou moins normale. Est-il l'exemple à suivre pour vous ?

Les gens ne se rendent pas très bien compte, je pense, à quel point il est difficile de faire face au succès. C'est votre vie qui est en jeu et il vous faut être très solide à l'intérieur pour garder un équilibre mental. Il vous faut à tout prix avoir quelque chose, n'importe quoi, auquel vous raccrocher. Sans quoi, vous êtes foutu. C'est ce qui m'a dit Michael. Ceci dit, je continue de penser que j'ai de la chance...

Chacun semble très important au sein du groupe. Ça se sent surtout sur scène où les fortes individualités se dessinent aisément...

Encore aujourd'hui, je ne comprends pas très bien comment ça marche. Ça fait tellement longtemps qu'on se connaît. On est tous très responsables. Si l'un d'entre nous devient fou, il n'a pas à blâmer les autres. On travaille de façon très structurée. Hier par exemple, avant le concert, je n'étais vraiment pas en forme. J'étais très nerveux, rien n'allait comme je voulais. Heureusement, le public m'a beaucoup aidé et le show fut très chouette.

C'est vrai qu'on s'est rendu compte, au bout des quatre séries de rappel, à quel point vous étiez heureux d'être sur scène...

C'est bien quand j'arrive à surmonter mes angoisses... Quand un disque sort, on part tout de suite en tournée. C'est bien et en même temps, ça me ronge de savoir que je ne pourrai plus faire de disques avant deux ans. Ça me rend malade parfois...

En surfant sur les sites Radiohead d'Internet, on peut découvrir un « Radiohead sucks» qui s'adresse à ceux qui vous détestent...

C'est génial. On leur a demandé si on pouvait en faire partie. Je crois qu'on va y contribuer.

Comprenez-vous cette agressivité à votre égard ?

Je pense qu'il s'agit davantage d'une blague. On ne s'en fait pas trop. Jusqu'ici, on suscite plutôt de la sympathie tant auprès du public que des médias. Pourvu que ça dure. Le «hype» qui nous concerne en ce moment finira bien par se calmer.

A lire la presse anglaise, on se rend compte à quel point les critiques veulent se servir de vous pour enfoncer définitivement U2 que vous seriez censés remplacer. Ça ne vous énerve pas un peu, à la fin ?

Je me souviens qu'on disait de moi que je serais le prochain suicidé, après Kurt Cobain. C'est des foutaises et c'est malsain en même temps. C'est comme s'ils n'attendaient que ça, que je me foute en l'air. Ils ne supporteraient pas que je dise que je vais bien, que je suis normal, etc. J'ai été fâché si longtemps que maintenant je prends mes distances face à tout ça. De toutes façons, ils n'écrivent que ce qu'ils veulent. Mais c'est dommage que des fans puissent croire ça et voir votre travail d'une autre façon à cause de ces conneries.

Vous semblez de fait plus à l'aise aujourd'hui alors qu'avant, vous fuyiez les interviews ou ne les acceptiez qu'en groupe...

Peut-être parce que je suis moins conscient qu'avant de tout ce qui se passe, ah, ah... C'est mon mantra.

Vous parliez d'artistes que vous admiriez. De qui s'agit-il ? Celui qui vous inspire au point que sa trajectoire serait un exemple pour vous ?

John Lennon. Je trouve qu'un mec qui se trouve dans un groupe comme les Beatles et décide de se libérer pour rester lui-même et s'exprimer comme il l'entend, ça m'impressionne. Il y en a peu qui, arrivés à ce stade, ont trouvé le courage d'en faire autant. Quelqu'un comme Liam d'Oasis est en ce moment un peu dans cette position. On verra...

Il reste la solution de la retraite dans un temple bouddhiste, comme Leonard Cohen...

C'est tentant évidemment mais pour moi, je sais que cela ne me suffirait pas. J'ai également envie d'une vie normale même si elle m'effraie. Je pense que Lennon avait réussi ce tournant dans sa vie.

Si Radiohead avait un message à laisser en cette fin de siècle, quel serait-il ?

Ce serait de conscientiser les gens sur ce qui a été fait, sur ce qui nous est arrivé dans ce monde. Comme quand John Lennon a manifesté son opposition à la guerre du Vietnam. On aimerait pouvoir faire pareil comme partir en guerre contre Rupert Murdoch qui, avec son réseau médiatique, tente de contrôler nos vies...