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La somme de toutes les peurs
Entrevue avec Jonny Greenwood de Radiohead
by David Desjardins

Marquant le retour à un univers musical plus près de The Bends et Ok Computer que des précédents Kid A et Amnesiac, Hail to the Thief, le nouvel album du plus important groupe de rock du monde, traduit avec justesse le malaise qui règne en Occident à l'heure actuelle. Rencontre avec les porte-parole du désenchantement postmoderne.
 
Dans le décor ultra-zen d'une chambre bichrome de l'hôtel Saint-Paul de Montréal, le guitariste Jonny Greenwood manipule le nouvel album de son groupe Radiohead en le faisant tournoyer entre ses mains. Il en extrait la pochette, l'observe attentivement, levant enfin les yeux et affichant un sourire béat avant de dire d'une voix à peine audible: "Nous venons juste d'atterrir en Amérique, ce matin en fait. J'adore arriver dans une ville à l'aube, observer son éveil, les gens qui partent travailler..." "Et ce sont nos premières entrevues", ajoute-t-il, comme pour signifier que tout ira bien.

"Nous vivons une époque troublante", expose-t-il ensuite à propos de ce nouvel essai, intitulé Hail to the Thief. Un titre qui évoque la peur et l'anxiété ambiantes qui seraient, selon les propos du chanteur Thom Yorke - qu'on aura vu traîner ses baskets dans l'hôtel avant l'entrevue -, des voleuses d'âme. En effet, jamais la voix plaintive et les demi-délires paranoïaques du chanteur n'auront eu autant de portée qu'aujourd'hui.

Mais malgré le poids de cette constatation, Jonny Greenwood - à qui on doit en bonne partie les sabotages stylistiques du groupe de Ok Computer à Amnesiac en passant par Kid A - s'avère rêveur, répondant aux questions en prenant souvent d'énigmatiques détours ponctués de longues pauses réflectives. À l'instar de ce sixième album du groupe britannique, le guitariste emprunte des voies parfois impénétrables pour nous guider à travers la folie du monde telle que Radiohead la perçoit. Faudra suivre.

Selon le réalisateur Nigel Godrich, l'enregistrement de Kid A fut long et de ce fait parfois même pénible. Est-ce pour cette raison que vous n'avez pris que deux semaines pour enregistrer Hail to the Thief?
"Oui, car au lieu de tout faire dans le studio, cette fois, nous avions beaucoup répété les chansons avant d'arriver à la phase d'enregistrement. En fait, les chansons sont assez différentes les unes des autres, ce qui nous a forcés à construire une sorte de décor différent pour chacune d'entre elles, ce qui est assez théâtral, j'en conviens. Cette fois-ci, nous voulions pouvoir jouer les chansons avant de les enregistrer."

Alors vous avez abordé ce disque à l'envers des précédents?
"Dans un sens, oui. En fait, c'était une décision que nous avions prise à la fin de notre dernière tournée, au Japon: nous allions prendre des vacances, préparer les nouvelles chansons, en faire l'essai au cours d'une petite tournée, puis revenir au studio pour les enregistrer en deux semaines. Et c'est exactement ce que nous avons fait, ce qui est extraordinaire. J'adore suivre un plan de la sorte. Et maintenant, nous sommes assis ici, et je viens de recevoir mon premier exemplaire du disque ce matin."

En écoutant Hail to the Thief, on pourrait avoir l'impression que vous avez extrait le meilleur de toutes les avenues musicales empruntées par le passé, comme s'il s'agissait d'une sorte de synthèse...
"Les processus d'enregistrement et de tournée tendent à s'alimenter l'un et l'autre. Lorsque nous avons amorcé la tournée pour Kid A et Amnesiac, il nous a fallu apprendre à jouer différemment, de manière assez peu traditionnelle. Nous avions appris de nouvelles techniques en sachant que nous pourrions les utiliser en studio par la suite."

Mais vous revenez aussi à un son plus rock sur ce disque, ce qui apparaît approprié lorsqu'on constate la violence que sous-tendent certains textes.
"C'est très intéressant, ça; peut-être, oui. Par ailleurs, cet album va au delà de ça et certaines chansons sont beaucoup trop opaques pour qu'on puisse vraiment en saisir l'essence. Mais oui, tu as raison, dans le cas des chansons plus directes et évidentes, ce genre de musique semble tout à fait approprié."

Ces chansons sont d'ailleurs assez troublantes. En les écoutant, je me suis dit que l'album aurait très bien pu s'intituler The Sum of all Fears... Même si vous refusez de le réduire à un manifeste quel qu'il soit, croyez-vous que Hail to the Thief soit tout de même une oeuvre à caractère politique?
"(Longue pause) Oui, c'est une oeuvre politique de la même manière que des organismes non politiques, Amnistie internationale par exemple, sont politiques. Nous ouvrons une discussion à propos de sujets qui ont une connotation politique, alors oui, c'est un disque politisé."

Dans le refrain de la chanson 2 + 2 = 5, Thom chante: "It's too late because you have not been paying attention". C'est très grave comme constat, c'est comme dire que l'humanité a échoué...
"Je crois que tout le monde échoue à l'occasion. C'est ce que reflète cette chanson. Mais encore, d'autres pièces évoquent le futur avec plus d'espoir. Et c'est l'autre raison qui me pousse à dire qu'il s'agit d'une oeuvre à caractère politique: elle est remplie de contradictions. D'abord, nous tentons de comprendre ce monde dans lequel nous vivons, de montrer comment fonctionne le pouvoir, puis il y a l'idée de tout laisser tomber, de retourner à nos familles et attendre que les choses se tassent."

Comme dans la toute dernière pièce, A Wolf at the Door, où Thom chante: "Someone else is gonna come and clean it up..."?
"C'est ça. C'est notre monde, notre réalité."

Croyez-vous être parvenus à établir un réel dialogue entre le groupe et les fans et que ce soit ce qui explique le succès et la longévité de Radiohead?
"Je sais que c'est un cliché, mais on fait de la musique pour soi avant toute chose. Lorsqu'on est en studio, on ne s'interroge pas sur l'accueil qu'aura un disque. Mais dès que c'est terminé, c'est la seule chose à laquelle on pense. En ce qui concerne le dialogue, il me semble que tout cela est très artificiel, les chat rooms, Internet... Je ne suis pas certain que nous entretenions vraiment un dialogue avec les fans, nous sommes plutôt dans notre bulle. Et je ne saurais te dire si cela est bon ou mauvais."

Comment expliquez-vous alors que malgré les changements assez draconiens dans le son, les fans vous aient suivis, que des amateurs de rock se soient intéressés à l'électronica grâce à vous?
"Je ne sais pas. Comme tu dis, nous essayons de nouveaux trucs et les fans aiment ça..."

La plupart des groupes populaires préfèrent cependant se fier à une recette gagnante pour conserver leur auditoire, alors que vous les mettez au défi à chaque nouveau disque...
"Je crois que c'est comme la télévision, si tu veux. Il y a plusieurs émissions qui sont devenues très populaires justement parce qu'elles ne sous-estimaient pas l'intelligence des téléspectateurs. Comme la série Twin Peaks de David Lynch, ou même NYPD Blue. Ce sont des émissions exigeantes, pourtant regardées par des millions de personnes. C'est une erreur de penser qu'on peut faire croire aux gens qu'ils sont plus stupides qu'ils ne le sont. On peut être extrêmement populaire tout en poussant, non pas en poussant parce que ce n'est pas si difficile, mais en stimulant l'intelligence des gens. Ce qui est plutôt encourageant."

Comment parvenez-vous à demeurer des artistes subversifs malgré le fait que vous soyez aussi gros en termes de marché, que vous soyez une véritable vache à lait pour la compagnie de disques, sans toutefois avoir le sentiment de vous trahir vous-mêmes?
"Le groupe est une sorte de bestiole pour la compagnie de disques parce que, comme tu disais, les fans nous suivent malgré tout, et bien qu'on ne soit pas associés à une compagnie de jeans ou quoi que ce soit d'autre. En changeant tout le temps d'avenue comme nous le faisons et en conservant nos fans, nous sommes parvenus à une situation qui, en réalité, est plutôt enviable."

Mais le fardeau de la réussite a peut-être été plus lourd à porter pour Thom individuellement...
"Bien sûr, parce qu'il est visible, c'est lui qui est en avant."

Alors que diriez-vous aux gens qui ne comprennent pas comment on peut réussir dans un milieu aussi dur que celui de la musique et se plaindre des aléas de la célébrité?
"Je ne sais pas... C'est intéressant, tu sais, les gens nous demandent aussi pourquoi nous faisons de la musique aussi déprimante alors que nous réussissons. (...) Avec tout son sexe et ses drogues, le rock'n'roll peut devenir quelque chose de profondément stupide. Nous vivons une époque difficile, étrange, et c'est ce que nous souhaitons refléter. Si vous cherchez de l'évasion, ce n'est pas ce qui manque, allez voir du côté de Sum 41 (rires)... Et c'est très bien, vous pouvez avoir ça aussi. Mais ce n'est pas le genre de musique qui nous intéresse."

Crains-tu que le groupe n'arrive plus à se réinventer à un certain moment? Et si oui, qu'arriverait-il?
"Je ne sais pas. Mais j'espère que nous ne nous réinventerons pas seulement pour faire nouveau, ce serait bête. C'est comme les types qu'on voit dans les boutiques de disques et qui écoutent deux secondes de chaque plage sur un vinyle pour trouver le truc nouveau, qui sera à la mode. Ils jugent de la qualité d'un truc selon ce seul critère de nouveauté et ça me rend malade. À nouveau, c'est un peu comme les émissions de télévision: tu peux faire un truc nouveau qui s'avère pitoyable alors que d'un autre côté, tu peux faire quelque chose de très beau mais qui repose sur des clichés et une façon plus vieillotte de faire les choses, et c'est quand même touchant. Nous voulons nous concentrer sur la musique, pas sur les gimmicks et les saveurs du moment, ou peut-être est-ce que j'essaye de m'en convaincre (rires)?"

Hail to the Thief
Radiohead

(EMI)

Encadré: Critique de l'album
Alors que résonnent les premiers accords de 2 + 2 = 5, pièce d'ouverture de ce sixième essai de Radiohead, on se sent immédiatement en terrain familier. Comme de retour sur les traces de OK Computer. On s'aventure ensuite dans les méandres créatifs du groupe qui ne donne guère dans la facilité, ne laissant que peu de repères dans la structure exigeante de chansons qui sont presque autant d'appels d'urgence, ponctuant cependant leur déclaration mondiale de guerre à l'ordre de moments d'une terrible tendresse. Comme avec Sail to the Moon, ballade cosmique sur laquelle la voix apaisante de Yorke se conjugue brillamment aux guitares et arrangements électroniques d'une grande finesse. Ou We Suck Young Blood dont les choeurs vous tranchent l'âme en fines lamelles.

Au fil de ces 14 chansons, les allers-retours entre la violence et la compassion, entre l'engagement et la compromission qu'évoque Yorke y sont solidement soutenus par une musique qui se révèle comme une habile synthèse des essais précédents, principalement dans l'utilisation de structures linéaires empruntées à l'électro. Hail to the Thief n'en est d'ailleurs que plus intéressant, ses difficiles reliefs ayant le mérite de réclamer plus d'attention qu'à l'habitude, forçant l'auditeur à y revenir à plusieurs reprises pour s'en sentir pénétré pour de bon.