Thé et eau gazeuse dans un grand hôtel du coeur de Londres, où se croisent couples bien mis et hommes d'affaires de toutes provenances. Pour la sortie de son nouvel album, Radiohead concède un peu de son temps au jeu rituel des questions réponses avec la presse internationale, remontée comme un coucou par ce qui constitue sans doute LE temps fort de l'année musicale anglo-saxonne. Le gros de la corvée a été confié aux quatre musiciens du groupe, deux à Paris, deux autres à Londres. Thom Yorke, 32 ans dans cinq jours, leader proverbialement farouche de la formation, s'est limité, lui, au strict minimum: une demi-douzaine d'entretiens pour le monde entier, dont un seul pour la France, tous médias confondus.
Mal rasé et le cheveu hirsute, vêtu de sombre et portant des sandales, Thom Yorke n'hésite pas à vite démentir sa réputation pour se révéler un interlocuteur fort courtois, disponible et prolixe, entrecoupant juste son propos de longs silences, durant lesquels il lui arrive de se prendre la tête entre les mains, comme pour mieux chercher au fond de lui-même les réponses exactes à des interrogations qu'il n'élude jamais.
Le statut de rock star vous pose problème?
Oui, depuis toujours, même si j'ai un peu de mal à m'en expliquer (long silence). En fait, je trouve que ce genre de condition ne repose sur rien. Une pop star est supposée tenter de faire commerce d'elle-même, se vendre au monde entier. J'en conçois un sentiment de culpabilité, ne méritant pas d'être considéré de la sorte.
Plus jeune, vous aviez des idoles?
Oui, Michael Stipe, Elvis Costello, David Bowie, Björk encore aujourd'hui.
Qu'est-ce qui a changé dans le processus créatif de «Kid A», comparé à vos précédents albums?
Beaucoup de choses. Au niveau des sonorités, je me suis personnellement retrouvé à faire un véritable blocage sur les guitares. Dans l'incapacité d'écouter des groupes rock, je me suis tourné vers le jazz et la musique électronique et je me suis mis au piano qui, lui, présentait l'attrait de la nouveauté. Cela a dû m'orienter vers des sonorités inédites. Ensuite, il y a eu le travail d'écriture, qui ne s'apparentait en rien à ce que nous avions pu connaître préalablement. Cela ressemblait davantage à du montage, un peu comme si on jetait des éléments en vrac et qu'on se souciait ensuite de voir comment il était possible ou non de les assembler. Une démarche qu'on pourrait qualifier d'«expérimentale». Rien n'était préparé, on enregistrait tout, ce qui se révélait cauchemardesque, car la plupart des morceaux étaient mauvais. Nous avons alors appris à maîtriser le studio. On couchait des choses sur les bandes sans trop savoir où tout cela menait, on laissait reposer et, trois semaines plus tard, on arrivait à dégager certaines pistes exploitables, pas forcément là où on les attendait d'ailleurs. Johnny, lui, s'est occupé des cordes, tout seul; il disparaissait, faisait son truc dans son coin et revenait avec le produit fini. On lui faisait confiance. Dans l'ensemble, la conception de l'album a généré pas mal de frictions, d'engueulades, un peu comme un mal nécessaire, une façon de dissiper l'ennui et aussi une conséquence logique de la cohabitation.
Avez-vous eu peur de perdre le contrôle de la situation?
Bien sûr. C'est même devenu une crainte obsessionnelle depuis la tournée qui a suivi l'album OK Computer; toutes ces personnes autour de vous qui ont un avis sur tout, ce qu'il faut écouter, où il faut aller, qui vous entraînent là où vous n'avez aucune envie d'aller. Une vraie spirale. Je pense que cette situation m'a profondément affecté, au point que je ne m'en suis remis qu'il y a trois ou quatre mois, lorsque nous avons trouvé comment assembler nos nouvelles chansons. Mais c'est extrêmement difficile de réapprendre à faire confiance.
Du coup, vous avez tout verrouillé sur «Kid A»: pochette, tournée, promo... au risque de renforcer votre image de groupe introverti.
Certes, mais c'est quelque chose qu'on assume. Notre objectif premier en agissant de la sorte était de recoller les morceaux. Je ne suis pas particulièrement obnubilé par cette image de nous-mêmes que nous pouvons donner, mais j'en ai tout à fait conscience.
Il y a de moins en moins de texte dans vos nouvelles chansons.
Rien là-dedans de prémédité, mais c'est un fait. Certains aspects vocaux me semblent encore fondamentaux sur les nouvelles chansons, mais ma voix est effectivement un peu plus en retrait; disons qu'elle apparaît souvent comme un élément parmi d'autres dans un processus global de composition. A vrai dire, à part des vraies vocalistes comme Björk ou PJ Harvey, j'écoute surtout de la musique instrumentale... Et puis, écrire à cette période fut pour moi un exercice laborieux. Au niveau des mots, j'ai travaillé d'une façon plus hasardeuse qu'avant, sans doute en cherchant moins à extérioriser quelque aspect secret de mon mental. C'était une écriture assez fragmentaire, qui n'avait pas pour vocation de proférer de grandes pensées censées être reçues comme telles.
Trafiquer votre voix sur plusieurs titres procède-t-il aussi d'une volonté de brouiller les pistes?
Je crois surtout que cela résulte d'une volonté d'expérimentation. Rétrospectivement, je pense que c'est peut-être aussi parce que je trouvais angoissante l'idée de réentendre ma voix.
Dans quelle mesure est-ce le même groupe qui a enregistré «Creep» (hymne para-grunge qui a lancé Radiohead) et «Treefingers» (instrumental du dernier album, ambiance Eric Serra)?
Je ne me sens plus aucun lien avec Creep. C'est étrange, je l'ai entendue dans un bar sans reconnaître cette chanson, vraiment, et je ne dis pas ça pour chercher des excuses. La différence entre Creep et Treefingers est le fruit du cheminement du groupe, la traduction de tout ce que nous avons traversé. Comme pour tout, il s'agit de «documents» réalisés à des périodes différentes de ma vie.
Enviez-vous le retrait des vedettes techno, sans gros problème d'image à gérer?
Oh que oui! D'autant que nous vivons à une époque où il semble de plus en plus difficile de trouver des endroits pour se cacher, a fortiori si l'on occupe la fonction de chanteur. De plus, je ne pense pas que la personnalité d'un artiste soit d'un quelconque intérêt pour apprécier ou non son travail, mais nous sommes dans une culture de la célébrité, et développer ces considérations nous emmènerait un peu trop loin... car je dois donner après une autre interview (sourire).
Vous avez choisi de sortir «Kid A», sans single, ni vidéo.
Ceux qui achètent des singles ont pour la plupart entre 7 et 12 ans, donc on ne les intéresse sûrement pas. Tourner des vidéos est quelque chose de très stressant et onéreux, pour un résultat incertain, à tout point de vue. Beck a dû tourner deux vidéos qui lui ont coûté 500 000 dollars et que MTV n'a pas voulu diffuser. Maintenant, il est fauché. C'est fou, Beck fauché... Les choses ont pris une tournure telle qu'on n'a pas trop envie de se compliquer la vie avec ça. Autant faire de la pub télé, au moins c'est plus franc; ainsi avons-nous tourné pour chaque chanson des spots de trente secondes.
Quel était votre «nourriture culturelle» pendant l'enregistrement de «Kid A»?
Je regardais des vidéos de Spike Milligan, qui était le héros d'une série intitulée Q, à la fin des années 70: il trainait dans les coulisses de la BBC, un vrai dingue, pas forcément drôle, mais génial. J'ai pas mal lu aussi, tout George Orwell, et énormément écouté Charlie Mingus, sa musique m'obsédait. En fait, ma principale source d'inspiration était la nature; je faisais de fréquentes balades au bord de la mer, sur les falaises, très en retrait de la race humaine. Marcher des heures, avec des sandwiches, un carnet à dessins, et partir toute la journée est probablement une expérience des plus ressourçantes. Cela permet d'oublier qui l'on est, et des idées nouvelles prennent forme presque de manière involontaire.
Pensez-vous que l'album se ressente de cette influence écologique?
Assurément. Dans nos chansons, il ne s'agit pas de personnes, mais de structures et d'endroits. C'est une musique conçue pour être écoutée à la campagne, seul de préférence.
Quelle est votre position par rapport à l'évolution du marché du disque?
Je crois que les gens se fourvoient s'ils pensent que le Web ne va pas être récupéré. La piraterie pourra aller très loin, mais les maisons de disques trouveront toujours un moyen de se tirer d'affaire. Si EMI et les autres se mettent ensemble, il n'y a aucun moyen de leur résister. En même temps, la nouvelle donne peut se révéler positive si elle permet de balayer toute cette merde qui interfère entre les auditeurs et les artistes, tout ce côté business si néfaste. L'Internet peut faciliter l'accès à la musique, mais je ne pense pas que ce soit LA solution, plutôt le développement d'un autre genre de monopole, tel que la télé. C'est assez alarmant en tout cas, la vitesse à laquelle tout le monde s'est jeté dessus, comme une sorte de ruée vers l'or. Je trouve ça assez obscène, avec tous les problèmes socio-économiques que nous traversons, que ces branleurs à New York fassent des millions et des millions de dollars avec le stock exchange; et l'opinion générale est que là réside la solution à tous nos problèmes économiques
Le doute, est-ce pour vous un moteur ou un frein?
Je ne pense pas que ça m'aide à aller de l'avant. J'ai eu un vrai blocage pendant deux mois, non-stop. J'en suis un peu sorti maintenant. On essaie de se ressaisir, car au bout d'un moment ça devient trop abrutissant. Il faut faire avec, en fait.
Pensez-vous, comme le clame votre maison de disques, que Radiohead est «le groupe anglais le plus important de sa génération»?
Non. Ça n'a pas de sens. On n'est pas en compétition et je ne cherche pas à prendre la place de qui que ce soit. Rien à voir avec les Jeux olympiques.
Est-il exact que vous sortirez un autre album l'année prochaine?
C'est possible, mais nous ignorons encore quand et sous quelle forme. Nous avons déjà eu énormément de mal avec ce disque, il a fallu éliminer beaucoup de matière, qui pourrait figurer sur un autre disque, ou pas. Il y a des chansons comme Dollars and Cents ou Knives Out, que nous jouons sur scène mais qui ne figurent pas sur Kid A.
Et si «Kid A» était un échec commercial?
Je crois que je n'en ferais pas une affaire personnelle. Mon rôle est de transmettre ce que j'entends dans ma tête; finalement, c'est tout ce que je peux faire. Je ne peux pas endosser complètement la responsabilité de ce qui arrive au groupe.
Sur scène, vous semblez désormais heureux...
Rien à voir avec le rythme de la tournée OK Computer. Là, je me sens bien, a fortiori en sachant que ça ne va pas s'éterniser... Une fois, on a fait un show à Londres et il y avait un journaliste présent, qui nous déteste ce qui est son droit. Il est resté assis sur une chaise, alors que tout le monde était debout, et a passé son temps à déblatérer. Je ne savais pas qu'il était là, mais j'avais une sensation très désagréable c'était pourtant un bon concert , comme s'il y avait eu quelqu'un de menaçant dans la foule, avec un couteau. Ce qui me trouble le plus, à propos de la scène, c'est le fait de devenir une cible vivante, que les gens se sentent libres d'attaquer.
Pourriez vous rester dans la musique sans tourner?
Je ne pense pas. Une des difficultés avec l'enregistrement de Kid A a été de vivre coupé du monde extérieur, si éloigné des gens qui ne s'intéressent à vous que lorsqu'on revient, c'est un vrai cauchemar. L'important, c'est de faire les choses à son propre rythme: tourner quand on en a envie, ni avant ni après, et savoir s'arrêter avant que ça ne devienne une corvée. Mais jouer des instruments avec les autres membres du groupe procure des sensations que je n'ai pas envie de perdre. Faute de cela, on se séparerait.
L'intégralité de l'interview est consultable sur www.liberation.com