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RADIOHEAD | L'objet du sacre
PEU DE GROUPES AURONT CONNU AUTANT DE SUCCÈS. TOUT LE MONDE S'ACCORDE À LE DIRE, MÉDIAS, MUSICIENS ET CRITIQUES, RADIOHEAD EST AUJOURD'HUI INCONTOURNABLE. AVEC HAIL TO THE THIEF, LEUR SIXIÈME OPUS, THOM YORKE ET SA BANDE S'IMPOSENT DÉSORMAIS COMME LES HÉROS D'UN DE NOS NOUVEAUX MYTHES MODERNES.
LE VINGT-ET-UNIEME SIECLE, à l’instar de ses prédécesseurs, connaîtra les affres de la guerre (nous y avons déjà goûté, à parier que le plat de résistance ne saurait tarder !), les idéologies nouvelles, et bien sûr la naissance d’icônes inédites, d’objets de culte inattendus. “Le vingt-et-unième siècle sera religieux ou ne sera pas”, et pourtant notre société occidentale semble s’enticher de nouvelles idoles, laïques celles-ci, n’échappant pas pour autant à la chape du sacré. L’art est aujourd’hui un domaine qui n’échappe pas à la règle : qui aujourd’hui se permettrait de remettre en cause le génie de Hitchcock, le talent de Brassens ou la beauté de la blonde Marilyn ? Oui, notre société a besoin de se retrouver dans de nouvelles figures iconoclastes, d’éprouver ce sentiment empli de respect et d’admiration. Ainsi pourrait-on comprendre la place spécifique qu’occupe aujourd’hui Radiohead, emblème d’un groupe qui a réussi à traverser les genres sans jamais perdre son intégrité, d’un groupe de rock lycéen qui s’est osé à transgresser les règles, messie d’une ère musicale improbable où la restriction stylistique n’aurait plus droit de citer. Sacré, Radiohead l’est désormais. Malgré les quelques réserves émises alors que l’on apprenait que Thom et ses comparses abandonnaient les guitares pour les machines, la découverte de cette expérience portant le nom de code KidA imposa au petit monde de la critique musicale internationale un sentiment de révérence religieuse inégalé. Les septiques furent cloués au pilori. Nick Hornby, l’auteur de Haute Fidélité, aura été fustigé et mis au banc des accusés pour son papier incendiaire à rencontre du-dit album. Audacieux, les cinq britanniques ont ainsi gagné le respect de tous en marchant à contre-courant des obligations du marché. Car qui d’autre que Radiohead aurait pu se permettre cette action hautement risquée, que l’on aurait jugée fantasque s’il s’agissait d’une quelconque formation lambda, de sortir à six mois d’intervalle deux albums aussi imprudents et salués que ceux-là ? Oui depuis The Bends, Radiohead a parcouru le chemin initiatique des groupes cultes, de ceux qui ne commettent aucun impair. Radiohead n’a pas construit une carrière, il parcourt son destin. Aujourd’hui, avec Hail To The Thief, le voilà qui ajoute une nouvelle pierre à l’édifice de son temple. Comme tout objet sacré, la découverte du nouvel opus de Radiohead se mérite. N’allez pas croire que tous les chroniqueurs auront la chance d’entendre en avant-première cet album événement du printemps 2003. Certes la mode est à l’extrême confidentialité des albums qui sont sensés marqués leur temps : écoutes privées de Bruce Springsteen, de Madonna et autres géants de l’industrie musicale, copies promotionnelles au compte-gouttes adressées aux privilégiés de la profession. Hail To The Thief n’échappe pas à la règle : gravé à votre nom, avec l’avertissement que sa diffusion vous ferait encourir des châtiments légaux qui dépassent votre imagination, ce petit cercle digital n’est pas à traiter à la légère. Ce qui n’a pas empêché un astucieux voleur de dérober des chutes d’enregistrement lors des sessions à Los Angeles, avec pour résultat la diffusion sur tous les sites de peer-to-peer d’un ramassis de pré-productions en guise d’album définitif ! C’est donc avec un sentiment de haute responsabilité que l’on découvre ces quatorze titres, que l’on nous avait promis électrique façon OK Computer (rappelons-nous de l’annonce d’un Amnesiac pop !), qui ne ressemblent finalement qu’à eux-mêmes, un mélange de guitares évanescentes et de rythmiques hypnotiques, côtoyant les atmosphères aériennes auxquelles les dernières productions nous avaient initiés. Le mystère s’estompe ainsi au fil des écoutes, tandis que des interrogations non-existentielles surgissent : les adeptes se retrouveront-ils dans cette nouvelle orientation, Radiohead ne se risque-t-il pas à trop d’audace ? Des questions bien évidemment vaines, déjà formulées par le passé, auxquelles l’histoire a déjà répondu. Car si Radiohead possède aujourd’hui ce statut incontestablement intouchable d’artistes innovateurs, c’est que chacune des marches gravies une à une durant ces onze dernières années fut une petite révolution intestine du rock’n roll univers, une gifle infligée aux formatages et aux consensus pop rockeux. Car la plus grande qualité des cinq précédentes productions de Radiohead est à envisager avec recul : à l’exception d’un Pablo Honey (1993) marqué par les erreurs fort compréhensibles d’un début prometteur, The Bends (1995), OK Computer(\991), Kid A (2000) et Amnesiac (2001) s’apprécient dans la durée, laisse au temps la charge de dévoiler leurs secrets intimes, évitant ainsi la date de péremption fatidique que beaucoup de ses contemporains imposent à leur travail. Mais cette qualité est aussi une des principales difficultés inhérentes à l’appréciation de leur nouvelle livraison. Déconcertante, lisse à force de subtilités, les premières écoutes de Hail To The Thief tiraillent l’auditeur dans des sens opposés, entre rejet et fascination. Et pourtant, il est indéniable que la voix de Thom Yorke conserve ce secret trop précieux pour être dicible, alors que les compositions mènent les mélodies dans des contrées inconnues et parfois introuvables. Enregistré en un délai record, Hail To The Thief détonne dans sa genèse par rapport à Kid A et Amnesiac qui, trois ans durant, furent conçus dans un climat conflictuel qui laissa entrevoir à quelques occasions une éventuelle séparation. Aujourd’hui rassérénés, les cinq de Radiohead affirment livrer ici un véritable album de groupe, à la ‘vision’ commune. Une raison qui explique peut-être ce soudain revirement de situation quant à la volonté d’accepter la majorité des interviews afin de répondre aux questions de la presse musicale européenne. Certes, Thom Yorke ne quittera pas son Angleterre natale, laissant à ses comparses le soin de visiter les capitales européennes dans un but promotionnel. Ce sera ainsi le bassiste Colin Greenwood à qui reviendra la tâche de présenter ce nouvel opus et de répondre à nos questions dans une suite prestement réservée à cet effet dans l’hôtel cossu du Pavillon de la Reine place des Vosges en cette matinée d’avril. Alors que l’on annonçait un disque plus proche de OK Computer, ce nouvel album est très éclectique... Colin Greenwood : Ce n’est pas le terme que j’emploierai. Je pense que les chansons qui composent Hail The The Thief renvoient aussi bien à The Bends qu’à Amnesiac. Nous y avons réuni les éléments qui nous tenaient à cœur, comme la guitare acoustique, les boucles électroniques, etc. Mes disques préférés sont ceux qui savent surprendre, qui osent changer de ton à chaque titre. Je pense qu’ici nous sommes arrivés à faire le disque que nous attendions tous. C’est la raison pour laquelle nous sommes tous très fiers et contents de Hail To The Thief. Avez-vous modifié votre manière de travailler ? Colin Greenwood : L’expérience de I Might Be Wrong nous a été très bénéfique. En enregistrant cet album live, nous avons découvert une nouvelle manière d’aborder la composition. Il nous a fallu arranger ces titres électroniques en vue de la scène, ce qui nous aiguillé sur la façon dont nous voulions faire notre prochain disque. C’était une période très productive durant laquelle la plupart des titres de Hail To The Thief ont été composés. Nous écrivions parfois une chanson par jour ! Puis nous avions la chance de pouvoir ensuite les tester en concert, de les confronter directement au public, ce qui nous a permis de savoir exactement où nous allions, sans se perdre dans des conjectures du type : « cette chanson-là fonctionnera-t-elle ? ». Nous avons ensuite été à Los Angeles pour les enregistrer. Nous aurons passé en tout seulement cinq semaines en studios, ce qui est un record pour nous ! Mais la vraie différence par rapport à nos précédents albums tient sûrement à l’atmosphère sereine et décontractée dans laquelle est né ce disque. Nous avons pu nous retrouver entre amis, sans les tensions inhérentes à l’enregistrement que nous avons connues auparavant. Bien que vous ayez renoué avec les instruments électriques, il y a pourtant quelques titres électroniques, comme “Backdrifts”... Colin Greenwood : Oui effectivement. Il y a aussi “ The Gloaming ”, un morceau qui est parti de loops que j’avais programmés. Mais pour être franc, ce que je préfère sur Hail To The Thief, c’est la batterie, la place qu’elle a trouvée. Je pense que nous nous sommes beaucoup améliorés de ce point de vue là. Avec Kid A et Amnesiac, nous nous sommes aperçus de l’importance de la rythmique. Lors de la tournée qui a suivi Amnesiac, l’adaptation des titres nous a révélé à quel point cela pouvait être essentiel. En revenant à une formule plus ‘ins-trumentalisée’, il nous paraissait évident que la batterie aurait davantage d’importance dans les morceaux que nous allions créer. D’ailleurs la plupart des titres sont partis d’un pattern de batterie. Alors que l’époque est politiquement inquiétante, il est étonnant que vous n’ayez pas écrit plus de chansons contestataires. Mise à part “I Will”, il n’y en a presque pas ! Colin Greenwood : Chacun comprend ce qu’il veut dans nos chansons ! C’est marrant parce que “I Will” est une des plus anciennes chansons ! En étant attentif, on peut reconnaître la mélodie de “Like Spinning Plates” qui était sur Amnesiac. C’est en fait le même morceau mais joué à l’envers ! Nous l’avions enregistré aux studios Guillaume Tell de Suresnes en 1999 lors de l’enregistrement de Kid A et Amnesiac. J’adore cette chanson ! Je trouve que Thom y est très émouvant. D’après moi, la force de cet album réside en grande partie dans la voix de Thom et dans le jeu de batterie. Nigel Godrich est toujours de l’aventure. Quelle place a-t-il aujourd’hui au sein du groupe ? Colin Greenwood : C’est une personne très importante pour nous. D’abord parce qu’il est un excellent professionnel, il possède une oreille extrêmement développée, ce qui permet d’aller très vite pendant les enregistrements. Aujourd’hui, nous nous connaissons bien. Ce qui ne veut pas dire que nous soyons toujours d’accord. Il y a des chansons de cet album qu’il voulait faire d’une certaine manière et pas nous, et vice-versa. Il nous permet également d’avoir un point de vue extérieur, une opinion que nous ne pourrions avoir. Parfois, nous avons l’impression d’être ancré à l’intérieur des morceaux, et l’avis de Nigel est alors primordial. Avez-vous choisi personnellement “There There” comme single ? Colin Greenwood : Notre manager nous dit souvent qu’un groupe est le dernier à savoir quelle chanson sera un bon single car il est trop impliqué. Une fois un disque terminé, nous savons désormais qu’il n’est pas de notre ressort de décider quel titre sera le meilleur représentant de l’ensemble. Nous acceptons pleinement que l’album passe dans d’autres mains et que d’autres personnes le prennent en charge, puisque nous n’avons pas assez de recul. Par exemple, nous apprécions tous énormément “Sail To The Moon”, mais cela aurait été une erreur de le sortir en single, les radios britanniques ne l’auraient jamais diffusé ! Bien que vous sembliez très attaché à la Grande-Bretagne, Radiohead connaît aujourd’hui un succès européen conséquent... Colin Greenwood : Oui, je l’espère ! Nous adorons jouer en Europe, il y a tellement de beaux endroits à visiter ! C’est pourquoi vous jouerez bientôt à Nîmes et non à Paris ! Colin Greenwood : Tu as tout compris ! Non, sérieusement, nous jouerons plus tard à Paris. Pour le moment nous visitons chaque pays pour des concerts uniques, puis nous allons, cet hiver, organiser une tournée en Angleterre avant de démarrer celles des pays d’Europe au début de l’année prochaine. Nous n’avons pas fait de véritable tournée dans notre propre pays depuis très longtemps, et nous voulons remédier à cela. Ces dernières années, nous avons parcouru pas mal de chemin. Il y avait de nouveaux territoires à conquérir comme les Etats-Unis, ce qui nous a éloigné de chez nous et de notre public du début. Votre renommée internationale vous a-t-elle permis d’avoir davantage de liberté ? Colin Greenwood : Nous avons toujours fait ce que nous voulions. Notre contrat arrive à échéance avec ce sixième album. Les relations avec EMI, notre maison de disques, sont très bonnes, mais pour le moment nous ne savons pas encore ce que nous voulons faire : reconduire immédiatement le contrat, faire une pause ou nous séparer. Tout est possible. Ce qui ne veut dire .que nous ayons l’intention d’arrêter, mais je crois que nous avons besoin de réfléchir à ce que nous voulons faire de notre avenir. La musique est au cœur de nos vies, nous ne pourrions pas nous en passer, cependant nous voudrions envisager d’autres éventualités. L’idéal serait de pouvoir nous engager, en tant que groupe, à chaque fois pour un seul album. Les contrats qui régissent notre profession imposent beaucoup de pression aux groupes. Il faudrait trouver d’autres alternatives. ★ |






