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Thom Yorke, chanteur et Ed O’Brien, guitariste du groupe Radiohead
"Nous avons toujours essayé de rester créatifs au-delà de la musique"
by Stéphane Davet


Our son retour, quatre ans après la parution de son précédent album, Hail to the Thief, Radiohead a beaucoup fait parler de lui en proposant, le 10 octobre, Rainbows, son nouvel opus, en téléchargement sur Internet à un prix fixé par l’acheteur.

Alors que la version CD de l’album est proposé en coffret "collector", à commander sur le Net, avant une sortie du disque en magasin à partir du 31 décembre, Le Monde a rencontré à Paris le chanteur Thom Yorke et le guitariste Ed O’Brien.

Qu’est ce qui vous a poussé à publier d’abord Rainbows sur Internet ?

Thom Yorke : Nos managers voulaient tenter le coup. A l’origine, ils ne voulaient d’ailleurs même pas sortir un CD, ce qui ne nous convenait pas car cela aurait disqualifié ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas utiliser Internet.

En même temps, ce concept de téléchargement avait un sens car tous les disques que nous avons sortis ces six ou sept dernières années ont été piratés et mis sur la Toile avant leur parution. Nous nous sommes dit : "Pourquoi ne pas le faire nous-mêmes ?"

De cette façon au moins, on en gardait le contrôle, on publiait la version définitive et tout Le Monde pouvait l’écouter le même jour. Cette histoire de 10 octobre, comme journée de lancement, nous plaisait beaucoup, l’idée que tout ces gens puissent écouter en même temps…

Ed O’Brien : Nous étions en plus dans une situation parfaite pour tenter l’expérience : nous n’avions plus de contrat et les gens attendaient notre musique. Il était évident qu’Internet était pour nous la façon la plus rapide de sortir ça et de le diffuser.

Vous auriez eu la possibilité de signer avant cela avec une major ?

Ed : La seule raison de signer avec une major aurait été de récupérer un maximum d’argent. Cela n’a jamais été une motivation suffisante pour nous.

Thom : Il s’agissait surtout de réduire l’échelle des choses jusqu’à une taille que nous pouvions maîtriser. Un des points positifs de cette histoire de téléchargement est que cela implique une équipe de dix personnes, nous inclus. C’est une façon agréable de prendre le contrôle de la situation.

Avec EMI, nous étions confrontés à une machine sans arrêt plus lourde et incontournable. Pour que le groupe continue d’exister, il nous fallait retrouver une taille plus humaine, un rythme de travail plus spontané, à une vitesse que nous pouvions maîtriser.

En se passant d’intermédiaire, nous pouvions trouver une connexion plus directe avec les gens, avoir la satisfaction de finir quelque chose et de le rendre disponible dans l’instant.

Vous aviez expérimenté depuis longtemps cette interaction via Internet ?

Ed : Nous avons fait les premiers essais en 1996, au moment de la sortie d’OK Computer. A l’époque, peu de groupes s’intéressaient à Internet. Nous étions présents sur le Web, avec des forums de discussion.

Aujourd’hui, cela paraît désuet, mais à l’époque c’était excitant. Très vite, c’est nous qui avons pris en main notre site, indépendamment de la maison de disques. Nous avons aussi mis en ligne quelques inédits et retransmis quelques concerts privés. C’était intéressant d’observer après cela les réactions des gens sur les nouvelles chansons.

Thom : Pour moi, c’est comme poser un morceau ou des images sur une étagère et les laisser à disposition de chacun, et que ces films ou images vivent leur vie sur d’autres sites ou sur YouTube. Lors de la dernière tournée, un des trucs qui m’excitaient le plus était d’aller voir sur Internet les images des nouveaux morceaux captées par le public sur téléphone mobile et diffusées une heure après le spectacle.

Cela me rappelait la façon dont Peter Buck de R.E.M. soutenait l’édition des disques pirates des concerts de son groupe, pensant que cela répandrait un peu plus la popularité du groupe.

Avez-vous déjà un bilan chiffré de cette opération ?

Ed : Non, nos statisticiens y travaillent [rires]. On a été surpris de lire des articles tout à fait contradictoires là-dessus. L’un disait que nous avions perdu beaucoup d’argent, l’autre affirmait que nous avions gagné des millions et qu’il fallait arrêter de nous donner de l’argent [rires]. Aucun des deux n’est vrai.

Thom : Même si il est trop tôt pour comparer, l’opération nous sera forcément favorable. Nous ne possédions pas auparavant les droits digitaux de notre musique et nous touchions environ 1 livre (environ 1,4 euro) par album vendu. Là, nous percevons la totalité de la somme.

En lisant la presse, au moment de la sortie de Rainbows, il était difficile de se faire une idée de la musique, la presse parlait surtout de l’opération de diffusion. Vous attendiez-vous à cela ?

Thom : Un des trucs qui m’excitaient vraiment était de permettre à tout Le Monde d’écouter ce disque en même temps, de permettre à chacun de se faire une opinion de son côté. Nous voulions casser la logique des "faiseurs d’opinion", de ce processus médiatique dépendant des relations entre la maison de disques et la régie pub d’un journal. Sur le Net, les gens donnent leur propre note, leur propre jugement.

Vous y attachez de l’importance ?

Ed : Nous ne les lisons pas.

Votre démarche par rapport à la diffusion de la musique s’intègre-t-elle à une philosophie plus globale, à une vision politique du monde et du marché ?

Ed : On nous attribue parfois ce genre de choses, mais nous ne fonctionnons pas comme ça. Nous n’échafaudons pas de grands plans de ce type. Nous partons toujours de quelque chose que nous ressentons viscéralement, mais à un niveau modeste, dans le travail quotidien du groupe, et nous essayons d’avancer dans ce sens.

Thom : Une fois l’album quasiment terminé, nous avons pris un grand plaisir à réfléchir aux conditions de cette sortie. Nous avons toujours essayé de rester créatifs au-delà de la musique.


L’histoire de Rainbows est comme un prolongement de la philosophie un peu kamikaze que le groupe a toujours eue. A l’époque de Kid A, tout Le Monde trouvait que nous avions une démarche suicidaire, pourtant cette démarche était d’une logique implacable par rapport à la vie du groupe.

Ed : Nous traçons notre chemin, même si cela ne va pas dans le sens des conventions.

On peut faire coïncider business et création artistique ?

Thom : Tout à fait. Quand nous étions à la fac, nous étions très influencés par la démarche de The KLF [duo pionnier de l’électro, spécialiste des happenings provocateurs mêlant art et marketing] qui faisait forniquer art et commerce.

Avec Radiohead, chaque démarche marketing est l’occasion de se demander comment faire autrement, imposer un décalage, une différence. Comme quand, à l’époque d’OK Computer, nous avions demandé à EMI de ne pas mettre sur les affiches la photo de l’album mais quelques extraits des paroles d’une chanson, "Fitter Happier". Tout cela est l’héritage de notre séjour en école d’art.

Mais cette démarche marketing n’est-elle pas finalement une façon d’encore mieux vendre vos produits ? Comme par exemple votre coffret et votre CD à venir ?

Thom : On peut voir les choses de plusieurs façons, mais, franchement, le cynisme nous est étranger.

Etes-vous satisfaits par la qualité technique de la version Internet de Rainbows ?

Thom : Non, le MP3 est évidemment inférieur à la qualité d’un CD.

C’est pour cela que nous voulions aussi sortir un CD.

Ce projet de diffusion a-t-il influencé votre manière de composer ?

Ed : Non, tout cela est arrivé sur la table une fois que l’enregistrement était quasiment terminé. Il n’y aurait rien eu de pire que de s’impliquer là-dedans avant de s’être entièrement consacré à la musique.

Thom : Le marketing ne me fascine pas tant que je n’ai pas de la bonne musique.

Cela peut-il avoir de l’influence sur vos futures créations ?

Ed : On peut imaginer que le fait de savoir que l’on peut mettre en ligne un morceau à l’instant même de sa création va avoir une influence sur la création. Difficile de savoir dans quel sens.

Thom : Je pense qu’on aura toujours besoin d’un artefact, même si la forme, le design, l’écologie même de ces supports sont appelés à évoluer.

Dans quelle ambiance s’est déroulé l’enregistrement de Rainbows ?

Thom : Comme souvent, nous avions besoin de retrouver confiance en nous. Nous avions fait des concerts avant de commencer l’enregistrement, histoire de tester de nouveaux morceaux.

Nous étions plutôt contents de nous, mais une fois en studio, nous sommes à nouveau passés par une phase dépressive et nous avons mis du temps à remonter la pente.

Ed : C’est comme si nous avions besoin de cette atmosphère de drame [rires]. Des titres comme "15 Step" et "Videotape" ont été des déclencheurs, des signes que nous avancions à nouveau.

Thom : La chose la plus difficile pour moi est de laisser les chansons s’épanouir. Contrairement à Paul McCartney, pour qui il est indispensable d’aller au bout de chaque chanson, j’ai tendance à balancer très vite mes projets de morceau dès que je sens un truc clocher.

Ed : Il faut parfois qu’on le jette gentiment du studio pour faire avancer les choses à sa place.

Thom, vous avez enregistré un album solo, The Eraser, au milieu des sessions de Rainbows. Cette expérience vous a-t-elle été bénéfique ?

Thom : Seul, avec notre producteur Nigel Godrich, j’ai justement essayé de m’enlever cette pression, d’aller au bout des morceaux par moi-même.

L’enregistrement de The Eraser s’est fait très rapidement, alors qu’avec Radiohead, tout prend toujours beaucoup de temps.

Ed : A l’époque, les rouages du groupe grinçaient, nous étions comme perdus en mer. Après The Eraser, Thom était tout heureux, mais il lui a fallu replonger dans nos tensions.

Avez-vous parfois l’impression que le groupe est arrivé au bout de son histoire ?

Ed : Nous sommes de nature inquiète. Je suis conscient qu’un groupe n’a, dans son histoire, qu’une fenêtre de créativité limitée, alors qu’un artiste solo peut avoir une plus grande longévité. Mais je crois qu’aucun des membres de Radiohead n’autoriserait ce groupe à sortir un mauvais album.

Thom : J’ai des copains à qui j’ai demandé de nous descendre si cela arrivait [rires].

Ed : Rainbows est un des albums dont nous sommes le plus fiers, nous l’aimons en bloc.

Thom : Il y a dans ce disque une énergie qu’on retrouve même dans les moments les plus mélancoliques. C’est d’ailleurs paradoxal car nous étions tous très fatigués au moment de l’enregistrement, notamment parce que plusieurs d’entre nous avaient des enfants en bas âge. Mais c’est parfois dans ces moments-là que l’on puise le plus loin en soi.

Personnellement, juste avant de tomber malade, il m’arrive souvent d’entrer dans des états de surexcitation. Ce fut par exemple le cas, cette fois, avec "Bodysnatchers", le morceau le plus électrique de l’album. Juste après l’avoir enregistré, je me suis écroulé.
[Translation]
Thom Yorke, singer and Ed O'Brien, guitarist of the band Radiohead
"We have always been trying to remain creative beyond music"
by Stéphane Davet


For their return, four years after the release of their last album, Hail to the Thief, Radiohead got themselves talked about by offering, on October 10th, Rainbows (sic), their new opus, as a download on the Internet for a price set by the buyer.

While a CD version is available as a collector discbox and can be ordered on the net, before the official release of the disc in stores on December 31st, Le Monde met singer Thom Yorke and guitarist Ed O'Brien in Paris.

What encouraged you to release Rainbows on the Internet first?

Thom Yorke : Our managers wanted to try it. At first, they didn't even want to release a CD, which was not convenient for us because people who don't want to use the Internet or can't use it would have been excluded. At the same time, that concept made sense because all our albums from the last 6 or 7 years were pirated and put on the web before their release. We thought : "Why not do it ourselves?" At least, we could keep control, we leaked the definite version and everybody could listen to it the same day. The idea of October 10th as a release date pleased us very much, the idea that all these people could listen at the same time.

Ed O'Brien : Furthermore, we were in a perfect situation to make that experiment : we were not under contract anymore and people were waiting for our music. It was obvious that Internet was for us the fastest way to make it available and spread it.

Did you have the opportunity to sign with a major before that?

Ed : The only reason to sign with a major would have been to get a maximum of money. This has never been a sufficient motivation for us.

Thom : It was mostly to bring things down to a size we could control. One of the positive points of this experiment is that it involved a team of ten people, including us. It's a pleasant way to take control of the situation. With EMI, we were facing a machine always heavier and more inescapable. If we wanted to carry on as a band, we had to come back to a more human size, a more spontaneous rhythm of work, at a speed we could master. By bypassing the middle man, we could find a more direct connection with the people, we could have the satisfaction to finish something and to make it available at the moment.

Have you been trying this interaction since a long time, via Internet?

Ed : We did the first trials in 1996, when OK Computer was released. Back then, not many bands were interested in Internet. We were present on the web, with forums. Today, it may seem outdated, but it was exciting at the time. Very soon, we took the responsibility for our website, independently of the record company. We also put some unpublished material online and rebroadcast a few private concerts. It was interesting to read the reactions on the new songs afterwards.

Thom : For me, it was like placing a song or some pictures on a shelf and let them at everybody's disposal; so that these films or images can have a like on other sites or on YouTube. During the last tour, one of the things that excited me the most was to go on the Internet and see the images of the new songs, filmed by people on their cell phones and made available one hour after the show. That reminded me how Peter Buck of R.E.M. encouraged the bootlegs of their gigs, thinking that it would make the band even more popular.

Do you have some numbers, the balance of this operation yet?

Ed : No, our statisticians are working on it (laughs). We were surprised to read articles about it that were completely contradictory. One said that we lost lots of money; the other said that we earned millions and that people should stop to give us money (laughs). None is true.

Thom : Even if it's too soon to compare, the experiment will necessarily be in our favour. Before, we didn't own the digital rights for our music and we got about 1 pound (1,4 euro) per album. Now, we get 100% of it.

When reading the press, when Rainbows came out, it was difficult to get an idea of the music, since the leak experiment was the main topic. Did you expect that?

Thom : One of the things that really excited me was to allow everybody to listen to the album at the same time, to allow people to form an opinion all by themselves. We wanted to break the "opinion makers" course, that media process depending on the relations between the record company and a newspaper publicity department.

On the net, people gave their own mark, their own judgement.

Do you give any importance to these judgements?

Ed : We don't read them.

Is your experiment part of a more global philosophy, a political vision of the world and of the market?

Ed : This kind of things are sometimes attributed to us, but we don't work like that. We don't make that kind of big plans. We always start with something we feel passionately, but at a modest level, in our everyday work, and we try to move forward that way.

Thom : When the album was almost finished, we had much fun trying to think about how it would be released. We have always been trying to remain creative beyond music. The story of Rainbows is like an extension of the rather kamikaze philosophy that the band has always had. At the time of Kid A, everybody thought that we had a suicidal method; however, it was of an implacable logic when linked to the life of the band.

Ed : We mark out our path, even if it's not in the conventional way.

Can business and artistic creation go together?

Thom : Absolutely. When we were at university, we were very influenced by the artistic method of The KLF, who mixed art and business.

With Radiohead, every marketing process is an opportunity to ask ourselves how to make things differently, to impose something out of step with the times, a difference. For example, when we were promoting OK Computer, we asked EMI not to show pictures of the album on the posters, but some lyrics from a song, Fitter Happier. All that comes from art school.

But in the end, isn't that marketing process a way to sell your products even more? For example, your discbox and the CD that is still to come?

Thom : There are many ways to see it, but honestly, cynicism is a stranger to us.

Are you pleased with the technical quality of Rainbows Internet version?

Thom : No, mp3 are obviously inferior to CD quality. That's why we also want to release a CD.

Did this download project influence your way to create the music?

Ed : No, the idea only appeared when the recording was almost done. Nothing would have been worse than being involved in this before we could dedicate ourselves entirely to the music.

Thom : Marketing doesn't fascinate me as long as I don't have good music.

Can it influence your future creations?

Ed : It can be guessed that knowing that we can put a song online right after it is finished will influence the way it's created. It's hard to figure out how.

Thom : I think that a physical object will always be important, even if its shape, its look and its ecology are likely to evolve.

How was the mood when Rainbows was recorded?

Thom : We had to get our self-confidence back, as usual. We road tested the news songs before recording. We were rather happy with ourselves after that, but once in the studio, we went through a depressive phase again and took muck time to overcome it.

Ed : It's like we needed that drama atmosphere (laughs). Songs like 15 Step and Videotape triggered everything off, they were signs that we were moving forward again.

Thom : The hardest thing for me is to let the songs develop, to let them bloom. Unlike Paul McCartney, who feels the need to perfect every song as much as possible, I tend to ditch my projects as soon as I feel something going wrong.

Ed : Sometimes, we have to get him kindly out of the studio to make things progress for him.

Thom, you recorded a solo album, The Eraser, in the middle of the Rainbows sessions. Did that experience have a favourable influence?

Thom : On my own, with our producer Nigel Godrich, I tried to get rid of that pressure, to follow the songs through. The Eraser was recorded very quickly, while everything is always much longer with Radiohead.

Ed : Back then, the band's situation was not easy, it was like we were lost at sea. After The Eraser, Thom was all happy, but he had to come back to our tensions.

Do you sometimes have the impression that the band has arrived to the end of its story?

Ed : We are worriers. I'm aware that a band has a limited creative period, and that a solo artist can have a career that lasts longer. But I think that none of us five would allow Radiohead to release a bad record.

Thom : I asked some friends to kill us if that ever happened (laughs).

Ed : Rainbows is one of the albums that we are the most proud of; we like it very much.

Thom : There is an energy on this record that can be found even if the most melancholic moments. It's a paradox, by the way, because we were all very tired when we recorded it, notably because some of us had young children. But it's sometimes in those moments that you bring out the deepest things from yourself. Personally speaking, just before I fall ill, I often enter into phases of overexcitement. This time, it was the case during Bodysnatchers, the most electric song on the album. Just after recording it, I collapsed.