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DISTORSIONS
Apôtres d'un rock sans testostérone, ceux de Radiohead n'en produisent pas moins une musique rageuse.
Cinderella


Thom Yorke est comme sa musique. Instable, passionné, paranoïaque, généreux. La moindre contrariété, et il explose sa guitare. Au moindre sourire, signe de sympathie ou d’affection, il s’ouvre miraculeusement el c’est toute sa misanthropie qui disparaît.
Le parcours de Radiohead est des plus cahotiques, mais comme pour tout parcours de ce genre, la récompense est d’autant plus belle. Le groupe est né à l’initiative de Thom Yorke, le chanteur à la voix éthérée et au regard étrange, ce qui lui a valu de supporter le doux surnom de «Salamandre» à l’école (outre cette petite anomalie du regard, Thom Yorke est bourré de tics en tous genres el affublé d’une timidité souvent interprétée comme de l’arrogance). Thom venait de quitter un groupe punk lorsqu’il a formé On A Friday en compagnie de Ed O’Brien, Selway, John et Colin Greenwood. Sans doute les vendredis ne sont-ils pas propices à la musique puisque le groupe ne tarda pas à changer son nom pour Radiohead, en référence à un des morceaux d’un album de Talking Heads, True Stories, On reconnaît déjà dans le choix du titre le côté intellectualisé et torturé des compos de Radiohead, qui s’affirmera de façon de plus en plus évidente au cours des années. Mais nous en sommes encore loin.
Le groupe décrocha en 1991 un deal avec EMI. Mais «Drill», leur premier EP, passa totalement inaperçu. Ainsi, «Pablo Honey» resta presque aussi confidentiel en Angleterre, malgré une légère percée de Anyone Can Play Guitar dans les charts. En gros, Radiohead fut copieusement boudé par les Anglais, les radios anglaises, la presse anglaise, ce qui explique pourquoi, encore aujourd’hui, le groupe affiche un certain mépris à l’égard de ces médias qui ont créé de toutes pièces le mouvement et le terme Britpop. Jusqu’à ce que quelqu’un ait la bonne idée d’inclure Creep sur la bande-son du film «Clueless», une comédie dont l’actrice principale n’était autre que la belle plante qui ornait les clips d’Aerosmith. A partir de là, il se produisit phénomène que les Anglais détestent : un groupe anglais méconnu, voire méprisé dans son propre pays commençait à avoir un succès colossal aux Etats-Unis, laissant juste à ses compatriotes le loisir de les découvrir après tout le monde. En effet, les radios étudiantes se mirent à booster «Pablo Honey» en diffusant Creep de façon massive. Il s’est ensuivi une tournée américaine triomphale durant laquelle Thom et John Greenwood ont écrit la plupart des compos de «The Bends», le deuxième album. Encore un gros succès et, ironie du sort, l’effet de succès à retardement de «Pablo Honey» a fait se superposer l’actualité des deux albums, pourtant très différents l’un de l’autre. «The Bends» confirme la maturité du groupe, tandis que «Pablo Honey» sonne un peu rock indie des années quatre-vingts, face à son grand-frère. Quoi qu’il en soit, les angoisses de Thom transparaissent plus que jamais dans cet album très inspiré et produit par John Leckie (Pink Floyd, Cast, Dukes Of The Stratosphere). Cette collaboration donne les colorations expérimentales qui émaillent l’album. Thom a, de toute évidence, très envie de pousser davantage dans ce sens pour le troisième album. «Je deviens quasiment jaloux quand j’entends de la bonne jungle, des trucs de Wrap ou du dernier album de Tricky. Je sens bien qu’ils ont fait ça dans l’isolation la plus complète et qu’il n’y avait pas ce besoin d’être dans la musique de Radiohead non plus.» Ceci explique les propos du guitariste John Greenwood dans un précédent Guitar Part... Il y pourtant de beaux solos de guitares dans les compos de Radiohead. Ne croyez pas du reste que Thom soit uniquement un adepte des musiques synthétiques. «Ce n’est pas que je crois qu’il n’y a rien de nouveau qui puisse être fait avec la guitare, c’est juste que je n’entends rien de nouveau».
Thom Yorke nuance toutefois son propos : «Ce qui  est intéressant et excitant dans le fait de travailler avec des ordinateurs, c’est ce sens de l’innocence et de l’aventure. Nous y avons goûté sur l’album avec Planet Telex et j’aimerais l’explorer plus en profondeur.» Le prochain Radiohead est attendu pour la rentrée. On sait déjà à quoi s’attendre en matière d’expérimentations sonores… Au fait, «The Bends» est un des cinq albums que Tracy Bonham emporterait volontiers sur une île déserte. Encore une Américaine pour apprécier les Britons marginaux à leur juste valeur.