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RADIOHEAD, EN DIRECT
En exclusivité et avant la sortie, le 9 juin, du sixième album de Radiohead, le guitariste Jonny Greenwood dévoile un enregistrement moins maniaque et chaotique qu’à l'accoutumée.
ENTRETIEN > On annonçait Hail to the Thief comme un disque toutes guitares et pop devant. Il n’en est (presque) rien. Jonny Greenwood - Depuis OK Computer, chaque nouvel album que nous préparons est décrit ainsi. Une partie de notre public reste nostalgique de l’époque où Radiohead faisait des chansons pop à guitares... Ce disque prend en compte les innovations sonores que nous avons développées avec Kid A et Amnesiac, pour les mettre au service d’une écriture plus directe, plus rapide, qui était déjà la nôtre à nos débuts ou sur des faces B. L’enregistrement de cet album a-t-il eu lieu dans une atmosphère plus détendue qu’à l’habitude ? Le disque a été enregistré plus rapidement, nous en sommes ressortis bourrés d’énergie. Pour la première fois, nous n’avons pas traversé ces périodes qui rendent souvent un enregistrement fastidieux, voire déprimant. Pour changer nos habitudes, nous sommes partis à Los Angeles, dans les studios Océan Way. Mais avant de partir, il a fallu longuement répéter pour affiner les chansons que nous avions en majorité déjà testées sur scène, l’an passé. Nous voulions moins de cette maniaquerie, nous voulions être plus présents, ensemble, en groupe... Nous nous sommes imposé une pression inédite : tout enregistrer en deux semaines. Nous avons fait presque une chanson par jour en Californie... Puis nous sommes rentrés à Oxford faire trois titres supplémentaires. Afin d’abréger la souffrance du studio, nous avons fait comme avec un sparadrap : pour réduire la douleur, il faut l’arracher très vite. > > Jusqu'à quel point les chansons avaient-elles été préparées ? Beaucoup de programmations avaient été travaillées en amont, pendant un an. Nous avions tous des éléments de chansons sur nos ordinateurs portables, il suffisait de nous connecter ensemble. A partir de ces ébauches, de ces idées éparses, nous avons tout assemblé en jouant live. La nouveauté, par rapport aux deux précédents albums, Kid A et Amnesiac, est que deux tiers des chansons ont été écrites collectivement, en jammant. Mais nous finirions par nous ennuyer si nous n’avions que cette méthode de travail ; tous ensemble dans un local de répétition, avec nos guitares... Nous nous lassons très vite des méthodes sûres, ça nous empêche de tomber dans la routine. Etes-vous allés trop loin, en cherchant à vaincre cette routine, sur Kid A et Amnesiac ? Ça a été une épreuve par laquelle nous nous devions de passer, une expérience intense qui a débouché sur les plus belles musiques que nous ayons jamais écrites. Même si, en cours de route, nous sommes passés par des phases de cafard. Je déteste les groupes qui gémissent sur leur sort, sur leur isolement en studio. Ça peut être aussi très drôle, très gratifiant... Ça l'est quand on parvient à des résultats comme Pyramid Song ou Like Spinning Plates. Mais si cette méthode a fonctionné une fois, il était hors de question d’y revenir. C’est une règle chez nous que de ne jamais faire deux fois la même chose. Nous ne sommes jamais satisfaits de notre travail, de toute façon. La difficulté d'adapter Kid A et Amnesiac à la scène a-t-elle conditionné cette simplicité ? A nos débuts, nous avons commencé par enregistrer des disques en pensant à leur adaptation à la scène, ce qui donne des résultats décevants. Il faut mieux totalement séparer ces deux façons d’appréhender les mêmes chansons. Après tout, on ne les entend pas sur la même sono, en concert et à la maison. Le jour où nous avons compris ça, nous nous sommes sentis libérés. Les chansons du nouvel album ont connu une première vie sur scène, mais devront être réadaptées, car elles ont totalement changé en route. Un titre comme Backdrifts est ainsi devenu plus électronique. Mais comme tout ça est entériné, du coup, sur scène, je veux déjà tester de nouvelles chansons, celles d’un prochain album. Toujours avancer. Le studio Océan Way de Los Angeles a accueilli des enregistrements mythiques, comme ceux des Beach Boys... C’était la première fois que nous enregistrions dans un lieu aussi chargé d'histoire. Auparavant, nous n’avions travaillé que dans des endroits neufs, seulement fréquentés par de petits groupes sans importance. On n’avait jamais ressenti cette impression de présence, de devoir de continuité... On se sent moins écrasé dans un studio Comment parvenez-vous à rester un groupe uni alors que chacun de vous est une force motrice. Ça ne génère pas de frustrations ? Nous n'avons pas d'autres aspirations que de nous retrouver ensemble pour jouer, pour composer des chansons de Radiohead. Nous étions ados quand nous avons commencé et pourtant, nous sommes encore plus proches aujourd'hui les uns des autres. Même si, depuis dix ans, nous vivons les uns sur les autres, sans répit. Il y a beaucoup de stimulation entre nous : nous nous échangeons les livres, les disques, comme des copains le feraient... J’arrive même à m’entendre avec mon frère. Et pourtant, Dieu sait s’il m’a nargué quand j’étais petit (rires)... Nous savons qu’ensemble nous pouvons parvenir à de grandes choses. Cela peut paraître triste, mais nous tenons à tout partager avec les autres. Ça peut parfois être frustrant. Quand je déboule avec trois idées de nouvelles chansons, certain d'être dans le vrai, et quand les autres ne sont excités que par deux d’entre elles, je suis déçu. C’est le danger qui existe lorsqu’on travaille de manière isolée : il nous manque cette distance, on finit par trouver tout ce qu’on fait bon - ou nul. Alors que le regard des autres est souvent plus juste, plus digne de confiance. Nigel Godrich, votre producteur attitré, avait passé énormément de temps à couper et remonter vos trois précédents albums. Etait-il au chômage technique sur celui-ci ? Il était heureux de travailler dans cette légèreté. Il a apprécié qu’on lui donne toutes les instructions, qu’on joue les chansons devant lui plutôt que de lui demander de les construire à partir de bribes. Il devait réagir, cette fois-ci, en direct, sans gamberger, sans triturer. Il était comme un photographe : prendre la photo de la chanson, sans possibilité de la retoucher indéfiniment. Le monde extérieur, dans les paroles de l’album, semble avoir eu une influence plus forte. Sur l’humeur, oui, c'est certain. Pour le premier anniversaire du 11 Septembre, nous étions aux Etats-Unis, en train d’enregistrer... Cette noirceur - et le besoin d’y échapper - a affecté le disque. Pour la première fois, nous imprimons sur la pochette les paroles des chansons, car elles nous paraissent plus claires et plus directes que jamais. L’époque réclamait ça. Vous avez pourtant été étonnamment silencieux durant l’escalade vers la guerre, là où Blur ou Massive Attack mobilisaient les oppositions. Certains d'entre nous, à titre individuel, ont manifesté à Londres. A cause de l'enregistrement, nous avons été obligés de vivre cachés pendant plusieurs mois. Ensemble, nous avons souvent discuté de notre engagement pendant cette période d’avant-guerre. Et même si nous avons des convictions très fortes, nous demeurons un simple groupe, avant tout. Dans le passé, nous avons donné un écho à des organisations comme Amnesty International ou le Fair Trade Movement : nous restons vigilants et nous ferons tout pour que Radiohead puisse à nouveau se rendre utile. C’est dur, en Angleterre, car les groupes qui interviennent dans le débat public sont immédiatement tournés en dérision, avec le cynisme propre à ce pays. Une chanson comme 2 + 2 = 5, sur le nouvel album, parle de ça. Le titre de l’album, Hail to the Thief ("Salut au voleur’’, slogan utilisé par les manifestants contestant les résultats de l’Etat de Floride, qu’ils estimaient truqués, lors de la dernière présidentielle américaine), fait grincer quelques dentiers aux Etats-Unis. MTV a censuré la vidéo de Lucky et Dieu sait qui a vraiment pris cette décision... Ce titre, Hail to the Thief, reflète parfaitement l’ambiance délétère et morose du monde. Un moment effrayant et bizarre pour être sur Terre. Ce que dit ce titre, c’est que le contrôle a été volé, que même les politiciens ne sont plus à la barre. || |




