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RADIOHEAD | DE HAUT VOL
Pour son nouvel album, Radiohead voulait renouer avec l’urgence et la vitesse Mission accomplie : Hail to the Thief est une vraie fenêtre sur l’intimité de ce groupe essentiel à l’époque. Rencontre avec Thom Yorke, son chanteur possédé, et Ed O’Brien, son guitariste inspiré.
par Joseph Ghosn


Ceci dit, c'était mon expérience, et je ne voudrais pas parler pour les autres - même si, souvent, je ne peux pas m'en empêcher (rires)... En studio, en tout cas, j'essayais de ne pas me mettre en travers des autres. Pour moi, c'était un véritable exercice de laisser aller, de ne pas analyser ce qui se passait, surtout avec les paroles : je voulais me contenter d’exprimer là où ; en étais tel jour de l'enregistrement, puis tel autre. La moitié du temps, les paroles sortaient au moment même où je les chantais, sans que j'en perçoive la signification.

Avais-tu l’impression d’être possédé en chantant ainsi ?
Thom - Oh oui... Pendant l'enregistrement, la plupart de temps, je me suis senti ainsi. Je pensais vraiment chanter des non-sens. Ce r est qu'un mois plus tard que j’ai commencé à saisir le sens de certaines de ces chansons, à en comprendre la valeur. Aujourd'hui, r.ous avons davantage confiance en nous que par le passé.
Ed O’Brien - Et cela sans doute parce que nous sommes parvenus à i ortir de ce disque très facilement et en nous amusant. La musique qui en a jailli est tout aussi bonne, alors même que j'avais toujours :ru que faire un bon disque nécessitait de souffrir beaucoup.

Avez-vous beaucoup remodelé le disque, comme sur vos deux précédents albums, qui étaient de vrais travaux de laborantins ?
Thom - Pas tellement. Sur les disques précédents, il y a eu effective-ment beaucoup de travail d'édition. Mais là, nous nous étions mis r: tête que nous n’aurions qu'une seule chance de capturer ce que r. rus cherchions. C’est ce qui nous manquait : n'avoir qu'une seule chance, se foutre de tout rater, et économiser le plus possible de 5 : -ffrance de studio. Après avoir répété, tout était dirigé vers ces - : ments particuliers, où l'on allait enregistrer les chansons.

Pour une fois, donc, vous avez apprécié ce travail de studio...
Ed - Je crois qu'en studio auparavant, nous avions d'incroyables chargements d’humeur, d'état d'esprit. Nous passions de : "C'est génial, la meilleure chose qu’on ait jamais enregistrée”, à "C’est nul, on ne peut décemment pas sortir ça sur un disque.” Ce qui était intéressant à Los Angeles, c'était que nous n'avions que deux semaines et qu’il nous fallait faire les choses sans pouvoir y penser. Et ça, c'était un sentiment incroyable. Fini les autocompliments genre : "C'est génial, incroyable.” Puis, de retour à Oxford, nous avons aussi eu des moments étonnants : c’est là que nous avons enregistré les morceaux Go to SIeep et Backdrifts.
Thom - Quand nous faisions Kid A et Amnesiac, c'était un tel labeur dans notre studio que la facilité de l’enregistrement de Go to Sleep a paru inhabituelle : tout sonnait merveilleusement bien, tout était brillant et lumineux. Nigel Godrich, notre producteur, avait de nouvelles idées pour utiliser l'endroit. Nous étions tellement heureux que notre studio soit enfin devenu agréable à vivre.

Vous y aviez de mauvais souvenirs ?
Ed - Cet endroit, que nous avions acheté et converti pour enregistrer Kid A et Amnesiac, nous ne pensions pas pouvoir y refaire un autre disque... Nous savions que nous pouvions y répéter, ou y enregistrer une basse par exemple, mais nous pensions ne plus pouvoir l'investir davantage, alors même que ça a toujours été notre rêve d'avoir un endroit à nous : il y a seize ans, nous en parlions déjà.

Vous avez enregistré à Los Angeles, dans le studio où sont notamment passés les Beach Boys. Y avait-il beaucoup de fantômes ?
Thom - Oui, mais des fantômes plutôt agréables. Bien sùr, ce qui nous a toujours emmerdés dans un studio, c’est le temps qui passe et toutes les histoires sur les groupes qui nous y ont précédés, etc. Aller en studio, c'est un peu comme aller chez le médecin. Mais Nigel voulait nous y faire travailler : il est vrai que l'endroit sonne incroyablement bien. Et puis, se soustraire au monde est une excellente chose. C'est le seul moyen de se concentrer lorsqu'on travaille ainsi, et il nous faut toujours deux ou trois jours pour y parvenir. Voilà qui donne l'impression que nous travaillons comme des acteurs à méthode... D'ailleurs, c'est ainsi que Nigel a tendance à nous qualifier et ce n'est pas faux : pour travailler comme nous, il faut pouvoir s'endormir et se réveiller avec le travail en tête, et tout le reste doit devenir comme une zone grisée, lointaine.
Ed - Nous avons choisi de ne pas vivre complètement dans des bulles, de continuer à être humains. Mais, pour enregistrer, il faut se soustraire à cette réalité, ne plus avoir à se demander s’il faut sortir la poubelle, s'occuper de la cuisine... D'autant plus qu'il y a désormais beaucoup de pères dans le groupe, et que nous avons besoin d'être en dehors de nos familles pour travailler. Du coup, à la fin des enregistrements, nous sommes complètement ailleurs.

Ce changement de vie et d'atmosphère a-t-il causé des problèmes ?
Thom - A la fin des enregistrements, je me suis complètement gelé, j’étais paralysé. J'ignore ce qui m'est arrivé, je pouvais à peine rentrer à l’hôtel, j'avais l'impression que la voiture se conduisait toute seule. Chacun de mes os me faisait mal, je ne pouvais rien faire, même pas téléphoner. Je luttais pour que mon corps ne se paralyse pas. Ça ne m'était jamais arrivé de manière aussi extrême et je crois que c’était à cause de ce travail constant, sans aucune pause.

Hail to the Thief était pressenti comme un album pop, en tout cas par vos fans les plus militants. Est-ce ainsi que vous le décririez ?
Thom - Nous avons beaucoup joué ces chansons en concert, avant que les gens ne puissent les écouter sur disque et c’est vrai que. dans un tel contexte, les morceaux peuvent paraître plus simples, avec des guitares en avant. Bien sûr, du point de vue de l'enregistrement, ça a été un disque assez simple à faire, avec beaucoup de guitares. Même si ce n'est pas un disque de rock battant. Mais je crois aussi que, comme d'habitude, le disque part dans plusieurs directions en même temps : nous sommes en fait décidément bien incapables de développer une seule idée tout au long d'un même disque, et encore moins au sein d’une seule chanson. J'imagine Go to Sleep déclinée sur tout un album : là, on commencerait à s'emmerder sec !

Les morceaux sont plus ramassés, plus directs...
Thom - Nous avions vraiment l'idée de faire des chansons courtes, nous en avions assez des choses étendues. Il y avait une blague permanente entre l'ingénieur du son et moi : à chaque fin de session, je courais dans sa cabine pour lui demander la longueur du morceau. Et s'il me disait : "Quatre minutes”, je répliquais : "Trop long ! Peut-on recommencer ?” J'étais horrifié, notamment par la version finale de There There, qui dure cinq minutes, alors que j’étais persuadé qu'elle n'en faisait que trois. J'étais hyper obsédé par ce vieux truc de jouer des chansons très vite.
Ed - Une discipline à conserver. Faire quelque chose de court et concis devient vite très difficile pour un groupe. Plus on a de succès, plus on a confiance en soi, plus on a envie de rajouter des choses dans la musique - et les chansons s’allongent. Personnellement, je priais secrètement depuis six ans pour faire des chansons de trois minutes et demie (rires)...
Thom - Je charrie Ed depuis six ans en lui faisant croire à chaque fois que ce sera un disque pop et que tout ira bien ! Mais je crois que j'ai écouté beaucoup trop de krautrock pour arriver à faire cela. J'écoute d’ailleurs toujours beaucoup Neu! et Faust.

Le disque, rien que par son titre, se réfère à l’actualité. Ou’en est-il du reste des paroles ?
Thom - Tout au long de l'enregistrement, je n'avais aucune envie de faire de références spécifiques à ce qui se passait autour de moi, pas de protestations, de commentaires ou de discours politique. Mais ça s'est passé comme dans une sorte d'osmose. J'ai été étonné de me rendre compte, au moment de mettre au propre toutes les paroles, combien l’actualité était présente dans ces chansons, combien ça m'avait échappé. Je crois que j'étais trop préoccupé par la musique pour m’en apercevoir. Comme tout était question de rapidité, je n'avais pas pris la peine de m’y pencher. Et je n'étais certainement pas préoccupé par les conséquences de ce que je chantais. Contrairement à l'époque de Kid A et d'Amnesiac, où j’étais paniqué par les réactions des gens, de savoir comment tout ça pouvait être décortiqué : j'en étais presque paralysé. Mais cette fois-ci, je ne voulais plus prendre tout ça réellement au sérieux. C'était devenu jetable : juste des mots et de la musique, dans une chanson, qui est de la pop très directe, censée vous faire tout oublier.
Ed - Thom a toujours été très intuitif, très critique aussi : il joue quelque chose et, tout de suite, il dit que c'est de la merde, alors que ça ne l'est pas du tout ! Ça se passait toujours ainsi, jusqu'à ce que sa compagne Rachel lui suggère de se laisser aller.
Thom - Elle m'a conseillé d’être moins stressé. A la fin de Kid A et d’Amnesiac, j'étais complètement sur les nerfs, je pensais que les gens s’attendaient à ce que je fasse des putains de déclarations radicales. J'en ai parlé avec elle et elle m'a suggéré de laisser les choses se faire. Alléluia !
Ed - Pour nous tous, ça a été une libération ! Thom était plus décontracté et, dès le premier jour, on a tous été éblouis : ses prises de voix étaient imposantes et détendues. Nigel était impressionné. Et lorsqu'on a commencé à faire écouter les morceaux à notre entourage, tout le monde était soufflé par son chant : personne ne l'avait jamais entendu ainsi.

Finalement, dans votre collection de disques, à côté de quel album rangeriez-vous Hail to the Thief ?
Thom - Je ne le mettrais pas sur mes étagères. Je n'achèterais pas ce disque, je détruirais toutes les copies si je le pouvais. Chez moi, les disques de Radiohead sont rangés dans des armoires ou des cartons, et je ne les écoute jamais, jamais, jamais - sauf en cas d'urgence, au cas où j’aurais oublié quelque chose. Une fois un album terminé, je jure par tous les dieux que je ne le réécouterai jamais. Et même théoriquement, si je n'étais pas dans ce groupe, je n'achèterais jamais un de nos disques.
Ed - Récemment, je suis devenu obsédé par un pirate de Neil Young avec le Crazy Horse, en concert au Manchester Palace en 1973, à l'époque de l'album Tonight's the Night : un groupe américain, jouant devant un public anglais plutôt coincé, qui ne capte aucune de ses blagues. Le groupe joue divinement et, entre les chansons, il y a des blancs de quatre minutes, le temps de s'accorder, Neil Young chantonne... Ils se font des blagues que le public ne semble pas comprendre, et c'est aussi le cas entre nous : nous avons nos propres blagues, qui ne font rire que nous. En ce moment, je rangerais notre disque tout à côté de celui-là.

Hail to the Thief (Parlophone/EMI).
fièvre et issons
CONCERT > Avant la sortie de son nouvel album, Radiohead a joué dans quelques salles britanniques. Récit du dernier concert de cette minitournée qui s’est achevée à Londres le 25 mai.
J.G. [Joseph Ghosn]


Au Shepherds Bush Empire, vénérable salle de 2500 places, l’espace est plus que bondé bien avant l'arrivée du groupe. Dehors, des centaines de fans font encore la queue, espérant trouver une place de dernière minute, alors que le concert affiche complet depuis plusieurs semaines et que, au marché noir, les billets s’échangent environ 150 euros. Dans la fosse, on trouve de tout : surtout de jeunes adolescents, quelques vieux routards du rock, beaucoup de fous furieux qui ont suivi l'ensemble de la tournée.
Lorsque les lumières s'éteignent, toute la salle bondit. Le groupe arrive progressivement, tandis qu'une boucle rythmique sert de générique d'introduction.Thom Yorke est au milieu, à sa gauche Jonny Greenwood, à sa droite Ed O'Brien. Derrière eux, le bassiste Colin Greenwood et le batteur Phil Selway resteront retranchés là, impassibles, d'une sévère efficacité métronomique. Radiohead commence par son nouveau single, There There, et les deux guitaristes tapent sauvagement sur des caisses claires avant d’embrocher leur instrument de prédilection. En deux heures de concert, le groupe jouera pratiquement l'intégralité du nouvel album et glissera ses vieux classiques, comme Karma Police, Paranoid Android, Pyramid Song, Idioteque, Everything in Its Right Place... Bizarrement, alors que le nouvel album n'est pas encore dans les bacs, le public semble connaître toutes les chansons : il s'emballe dès les premières notes de 2+2=5, s’enflamme pour Myxomatosis et A Punch-Up at a Wedding. Le téléchargement a dû fonctionner à plein, des versions pirates de l'album étant disponibles sur le Net depuis quelques semaines.
Sur scène, le groupe est en effervescence : Thom Yorke danse comme un possédé, Ed O’Brien s’acharne comme un damné sur sa guitare, Jonny Greenwood, guitare sur l'épaule, s’affaire sur une armée de synthés, pianos électriques, modules de sons, sampleurs, ramassés dans un coin et surplombés d’un ordinateur portable. Comme un gamin timide réfugié dans sa salle de jeu perso, une longue mèche de cheveux lui cachant le visage. Lorsqu’il quitte ses machines et se concentre sur sa guitare, il en tire des sons d’apocalypse. “J'ai un pirate du Velvet Underground, nous confiait Thom Yorke en avril. On y entend un incroyable solo de guitare qui commence comme un solo de blues, qui a l’air chiant, et part dans tous les sens, ralentit et devient carrément fou : on dirait alors Jonny qui joue. Je le jure, c’est vraiment Jonny qui joue sur ce disque du Velvet !” Effectivement, sur cette scène londonienne, la guitare de Jonny Greenwood semble trempée dans celle de Sterling Morrison : les mêmes décharges et éructations volcaniques.
Tout au long du concert, Radiohead prend son temps, développe et affine ses morceaux, passe d’un motif à l'autre, se révèle aussi puissant et désarmant que PIL, Can et Wire réunis.Thom Yorke balance ses commentaires. A propos de MTV qui filme le concert : “Désolé pour les camé ras, je ne sais pas ce qu’elles foutent ici !” A propos de l'actualité : “Les armes de destruction massive n’existent pas, ils ont fait ça pour les mauvaises raisons.” A propos de la chanson We Suck Young Blood : "La droite monte en Europe et en Amérique : il va falloir les enfermer à nouveau !" Au troisième rappel, seul avec une guitare acoustique, il chantera True Love Waits, morceau rare du groupe. Se rendant compte qu'il en a oublié les paroles, il donne un coup de tête à son micro, qui tombe dans la foule. Il saute dans le public pour le récupérer et demander l'aide des premiers rangs. Une fois sa mémoire revenue, il chante. Le silence s'installe et la chair de poule, qui sous-tendait tout ce concert, se diffuse sournoisement à l’ensemble de la salle.
“j’écoute leur musique puis je fais les images"
ARTWORK > Bonus Inrocks, quatre dessins inédits signés Stanley Donwood, graphiste attitré de Radiohead.
Recueilli par JD Beauvallet


Depuis The Bends, sorti en 1995, on doit toutes les pochettes d’album de Radiohead à Stanley Donwood, 32 ans. Travailler pour l’album Hail to the Thief a nécessité cinq couleurs, une petite brosse et des mots.

Est-ce simple de travailler avec un groupe aux cerveaux multiples comme Radiohead ?
Il y a cinq cerveaux et ça me plaît beaucoup. Avec le cerveau de Nigel (Godrich, le producteur - ndlr), ça fait six. C’est à la fois simple et difficile, ils ont tous de fortes convictions. Je les ai rencontrés par accident, eux font de la musique, je fais de mon mieux pour l’entendre et ensuite je fais des images. J’essaie d’être honnête.

La pochette de l’album est un plan. Oui a eu l’idée d’une “carte routière” ?
Si je me souviens bien, c’est le bureau marketing de la maison de disques. J’ai déjà peint des cartes, mais juste parce que j’aime les cartes. Là, ce n'est pas mon idée. C’est inspiré de Los Angeles, et si ça donne l’aspect d’une vieille carte, c'est le travail de l’imagination. Le soleil, l'argent, les cocktails chers, les gens riches, se sentir complètement déplacé. Mais cette ville, j'y suis allé et j'ai trouvé que c'était un putain de cauchemar.
Pour les slogans, la plupart viennent de Thom. Et aussi de Los Angeles, des pubs... Ensuite, j'ai peint les mots à la main, avec une petite brosse, mec. Ça m’a pris des putains de mois.Toutes les couleurs ont été reprises de panneaux publicitaires et de pancartes de Los Angeles. Ils utilisent cinq couleurs pour tout faire, rouge, vert, bleu, orange, jaune, auxquelles s’ajoutent le noir et le blanc. J’ai acheté les peintures dans un magasin. Les mots étaient dans nos têtes.

Pensez-vous qu’une fois encore les gens ne vont pas comprendre l’humour de la chose ?
J'espère que non. La vie, c'est sérieux, mais on peut rire aussi. Par exemple, les politiciens peuvent être vraiment flippants, et en même temps, ils sont une sacrée connerie.

Comment vous décririez les dessins que vous avez faits pour Les Inrocks ?
Je les ai faits spécialement pour vous parce que j’aime la France.