Il est le producteur avec qui Thom Yorke a choisi d’enregistrer son premier album en duo, le foisonnant “Tall Tales”. Il est aussi celui qui permet à la voix de Radiohead de rejoindre enfin les rangs de Warp, un label dont il épuisa le catalogue au moment de concevoir “Kid A”. Mark Pritchard raconte les coulisses de leur aventure commune.
Thom Yorke ne donnant plus d’interview, c’est Mark Pritchard, seul mais loquace, qui prend le temps d’expliquer les coulisses de leur album commun, le labyrinthique Tall Tales. Au moment de débuter la discussion, c’est pourtant moins la musique que sa déclinaison visuelle qui le hante. Pour accompagner ces douze nouveaux morceaux, le duo a en effet cherché à s’appuyer sur les images de Jonathan Zawada, fidèle collaborateur de Mark Pritchard. Avec une idée en tête : “Que le résultat ne soit pas un énième clip où l’on voit la tête de Thom Yorke occuper la moitié de l’écran.”
Comme tant d’autres artistes, vous auriez pu vous contenter d’une pochette d’album et de quelques clips. À quel moment avez-vous pris le pari d’aller vers un film inspiré par chaque chanson de Tall Tales ?
Mark Pritchard – Je travaille depuis longtemps avec Jonathan. C’est lui qui m’a tout de suite suggéré l’idée de réaliser des visualizers de chaque morceau. Au début, il y avait l’envie d’en faire des installations, de proposer autre chose que de simples visuels pour les réseaux sociaux ou YouTube. Mais on ne va pas se mentir, le son dans les galeries est souvent assez médiocre, de même que les conditions de visionnage. Alors, j’ai proposé de contacter des cinémas indépendants pour le diffuser dans un contexte approprié. Et puis c’est assez jouissif de savoir que tout ce qu’on a réalisé, aussi bien sur le plan musical que visuel, n’est pas uniquement disponible en ligne…
On ne m’enlèvera pas l’idée qu’une bonne vidéo peut transformer une chanson
C’est tout de même intrigant de voir des artistes s’aventurer vers un tel projet à une époque où l’on prête moins d’attention aux clips…
Bien sûr, la majorité des gens se fichent des albums à l’heure des playlists. Bien sûr, les clips continuent de coûter beaucoup d’argent pour un retour sur investissement souvent décevant. Mais la vérité, c’est que les albums se vendent encore et beaucoup préfèrent ce format à l’idée d’aller choper des morceaux à droite et à gauche. Quant aux clips, on ne m’enlèvera pas l’idée qu’une bonne vidéo peut transformer une chanson.
C’est d’ailleurs ce qui s’est passé avec Gangsters, un morceau que tu ne souhaitais pas intégrer à l’album de prime abord…
J’aime la chanson, évidemment. Mais c’est vrai que j’ai longtemps été sceptique quant à sa raison d’être sur un tel album. C’est aussi le problème de travailler sur des morceaux pendant plusieurs années. Il y a certains jours où on les aime moins, où on les trouve redondants avec le reste du disque, voire trop différents. Pour Gangsters, c’est exactement ce qu’il s’est passé, jusqu’à ce que Jonathan me fasse comprendre grâce à son film que ce tempo plus élevé et plus nerveux faisait sens avec l’ensemble de Tall Tales. Probablement même que cela donne à l’album davantage de relief.
Sur l’album, A Fake in a Faker’s World et The White Cliffs sont deux morceaux assez longs, sans structures traditionnelles, et pourtant très accessibles. Avec Thom, êtes-vous passés par un vrai travail de soustraction pour conserver une telle lisibilité ?
A Fake in a Faker’s World est né d’une longue improvisation avec la boîte à rythmes. En la retravaillant un peu, j’ai pu la ramener à onze minutes, puis Thom, en se débarrassant de certaines textures et en ajoutant les cordes d’une autre chanson que je lui avais envoyée, est parvenu à descendre en dessous des dix minutes. Étant habitué à écouter des morceaux électroniques de quinze ou vingt minutes, je n’étais pas inquiet par la longueur d’un tel titre. Ce dont je voulais m’assurer, c’est que ces huit minutes se justifient, que la moindre note ait une raison d’exister. De son côté, The White Cliffs a nécessité un tout autre travail. Pour ce morceau, Thom m’avait envoyé trois minutes d’un texte qu’il chante haut perché. Tout l’enjeu était donc de ne pas surcharger la mélodie, tout en créant de subtiles variations afin que le résultat ne soit pas indigeste.
C’est presque libérateur d’être limité, de travailler sur des machines qui ne sont pas stables
À chaque morceau, tu ne te prives pas d’ajouter des bugs, des glitches, voire même d’utiliser des instruments relativement cheaps…
C’est vrai que sur The White Cliffs, j’ai utilisé un Suzuki Omnichord, une sorte d’accordéon électronique des années 1980, qui amène cette sonorité un peu carillonnante. Pareil sur Gangsters, où je me suis servi d’un vieux synthétiseur Atari 2600, un jouet produit par Mattel. Thom a halluciné. (Rires) Il y a aussi Bugging Out, pour laquelle j’ai enregistré la voix de Thom à travers une cabine Leslie. Disons que j’aime les différentes bizarreries que ces instruments amènent, le désordre qu’ils instaurent. Et puis c’est une façon de délimiter un cadre. À une époque où les technologies permettent de tout faire, de tout envisager, c’est presque libérateur d’être limité, de travailler sur des machines qui ne sont pas stables, qui se désaccordent, et qui génèrent des sons auxquels moi-même je ne peux pas m’attendre.
J’aime l’idée de chercher des instruments bon marché et de voir s’il est possible de composer un ou deux morceaux avec. J’ai l’impression que ça m’évite de devenir paresseux
Quelle est la part de sons synthétiques et de sons analogiques sur Tall Tales ?
Depuis que je produis de la musique, il y a toujours eu des allers-retours entre des périodes de création purement analogique, et d’autres nettement plus redevables aux logiciels. Pour Tall Tales, ce sont les vieilles machines qui m’intéressaient le plus. Tout simplement parce que j’en ai accumulé un certain nombre ces dernières années. (Rires) J’aime l’idée de chercher des instruments bon marché et de voir s’il est possible de composer un ou deux morceaux avec. J’ai l’impression que ça m’évite de devenir paresseux, ce qui est toujours le risque quand on prend l’habitude de s’asseoir devant un ordi pour créer à l’aide de différents plug-ins. Ce n’est pas une critique, j’adore faire ça. Mais je suppose que ça m’amuse de m’éloigner de l’ordi de temps en temps.
Pour parler de ta collaboration avec Thom Yorke, beaucoup de médias évoquent Beautiful People. Pourtant, en 2011, tu avais déjà remixé Bloom de Radiohead. C’est à ce moment-là que tu le rencontres pour la première fois ?
Pour Bloom, très honnêtement, tout s’est fait via nos labels respectifs. C’était une commande. Thom, je le rencontre vraiment en 2012 ou 2013, lors d’un concert de Radiohead à Sydney. Un de mes amis était désormais leur deuxième batteur (Clive Deamer, ndlr). Il avait organisé la rencontre un samedi soir, alors que je jouais avec Steve Spacek sous le nom Africa HiTech. Le lendemain, on mangeait ensemble dans un restaurant végétarien. J’en ai profité pour saisir ma chance : “Serais-tu prêt à faire quelque chose avec moi si, un jour ou l’autre, je t’envoie de la musique ?” La réponse m’a étonné : “Oui, bien sûr, envoie-moi ce que tu veux.” Très vite, Beautiful People a vu le jour, mais les trois ou quatre autres morceaux travaillés à ce moment-là ne fonctionnaient pas. Alors, j’ai utilisé Beautiful People comme single de mon album Under The Sun, tout en continuant d’échanger par mail avec Thom. Je me disais qu’on prolongerait la collaboration plus tard.
La première chanson sur laquelle Thom et moi nous sommes mis d’accord, c’est Happy Days, l’une de mes préférées
Puis l’idée de Tall Tales a vu le jour… Quelle est la première chanson à avoir pris forme ?
Même si la mélodie de Wandering Genie date d’il y a au moins neuf ans, dans une forme assez différente évidemment, je pense que la première chanson sur laquelle Thom et moi nous sommes mis d’accord, c’est Happy Days, l’une de mes préférées. Ça devait être en 2021, quelque temps après que je lui ai envoyé tout un tas de matériels : des mélodies finalisées, des idées de rythmiques, des pistes d’ambiance, etc. Il bossait sur le premier album de The Smile à cette époque et m’envoyait des esquisses régulièrement, sans que je ne sache jamais à quoi m’attendre. Sur The Men Who Dance In Stag’s Heads, par exemple, je ne pense pas l’avoir déjà entendu chanter ainsi. Il avait toujours un tas d’idées, que ce soit pour ajouter des synthés modulaires ou créer des effets autour de sa voix. C’est un vrai connaisseur de la musique électronique, et de la production. D’ailleurs, quand on parle sur Zoom, il a toujours ce mur de modules Eurorack derrière lui.
Pour conclure ma chronique de Tall Tales, je fais référence à une citation de Brian Eno : “Le son suggère toujours le type de mélodie à utiliser. Donc, c’est toujours le son d’abord, puis la mélodie après.” Est-ce une influence pour toi ?
Un jour, il a dit aussi que, chez lui, tout est toujours en processus et en gestation jusqu’à ce qu’il trouve une raison de terminer un album. Moi qui ai toujours un tas de projets en cours, j’aime beaucoup cette idée. Donc, oui, je dirais que je peux me retrouver dans sa démarche.
Tall Tales (Warp/Kuroneko). Sortie le 9 mai.