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RADIOHEAD | GENTLEMEN CAMBRIOLEURS
EN DIX ANS, RADIOHEAD EST PASSÉ OU STATUT D’ÉNIÈME GROUPE ROCK À GUITARES À CELUI D’ICÔNE AVANT-GARDISTE MAIS POPULAIRE. PUISANT AUTANT SON INSPIRATION CHEZ LES BEATLES OU LE KRAUTROCK QUE DU CÔTÉ D’APHEX TWIN ET DU LABEL WARP, LA FORMATION DE THOM YORKE RÉUNIT À CHACUNE DE SES PARUTIONS UN PUBLIC CURIEUX D’EXPÉRIMENTATIONS AU LONG COURT. NOUVELLE PREUVE AVEC LE SUCCÈS PLANÉTAIRE DE HAIL TO THE THIEF.
Génial, passionnant, innovant, bouleversant mais aussi déprimant, grandiloquent, prétentieux et même chiant, le cas Radiohead ne suscite jamais l'indifférence. Même sa trajectoire étonne. À ses débuts en 1993 (Pablo Honey et le hit "Creep"), le quintette d'Oxford est considéré comme un possible remplaçant de U2 dans le style rock héroïque pour stades américains. Rares sont ceux qui prévoient l'évolution future. Cependant, deux ans plus tard, The Bends surprend en nous offrant, comme son titre l'indique (bend = virage en anglais), un premier virage. Plus hantées, plus ambiguës, plus personnelles, les compositions du maître à penser Thom Yorke se drapent d'une aura mystérieuse et flamboyante. On se dit alors que de la série B, les Anglais sont en train de réussir une montée en première division. Et pas très loin de la tête du championnat s'il vous plaît. Impression confirmée avec OK Computer en 1997. Pas la peine de vous faire un dessin. Un classique dont l'impact peut presque se comparer au séisme provoqué par le Nevermind de Nirvana en 1991. Du techno-hardcoreux au fan de Céline Dion (pas forcément une référence) en passant par le rappeur et le reggae man, tous les supposé(é)s réfractaires au rythme binaire ont jeté leur dévolu sur cet album inouï, alliant mélodies prenantes et explorations orchestrales au souffle long. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Le passage au nouveau millénaire se traduit chez Radiohead, et chez son leader en particuler, par un décollage vers une autre dimension, vers une autre planète Le vrai faux double album Kid A (2000) et Amnesiac (2001), dont les titres ont été enregistrés lors des mêmes sessions, se vit comme le résultat d'une jam surréaliste entre Can, Aphex Twin et John Coltrane, sous la direction de Nick Drake. Refusant tous les diktats du marketing (pas de clips, pas de morceaux vendus pour illustrer des pubs, peu d'irterviews promotionnelles), Radiohead tourne le dos à la facilité qui aurait été de livrer un OK Computer bis. D'un abord difficile, voire austère,dépourvus de single du calibre de "Karma Police" ou "Paranoid Androic", les deux disques rencontrent pourtant un surprenant succès commecial. Le "grand public" n'est donc pas réceptif qu'aux grosses machineries préfabriquées que l'industrie tente de lui fourguer à longueur dannée. Fin de la parenthèse. LIVE AND DIRECT 2003, en fête les dix ans discographiques de Radiohead. Ça s'arrose avec un nouvel album Hail To The Thief (Vive le Voleur) plus direct, car enregisré en un peu moins de trois semaines, moins orchestré, et au final très proche d'OK Computer malgré les deux superbes envolées électroriques de "Backdrifts" et "The Gloaming". Si Radiohead ne possédait ps une telle dimension unique, on se permettrait de considérer leur dernière œuvre comme une réponse à ce retour généralisé aux guitares qui a placé au premier plan The Strokes, The White Stripes, The Libertines ou The Kills. C'est vrai qu'en deux ans le paysage musical a changé, l'heure du "tout machine" semblant être provisoirement passée. L'évolution (ou la régression plutôt?) n'a pu échapper à la bande à Thom Yorke et le guitariste Ed O'Brien avoue volontiers qu'il a beaucoup écouté tous ces groupes au cours des derniers mois. Sauf que Radiohead a interprété le phénomène d'une manière toute personnelle. Surtout, Hail To The Thief tire son orientation d'un disque passé bizarrement inaperçu, leur live / Might Be Wrong: "Thom a été très excité par ce disque. Il a préféré les versions des concerts à celles enregistrées en studio, nous explique le placide bassiste Colin Greenwood. Comme nous n'avions tiré aucun véritable single de nos deux précédents albums, on avait envie de sortir un disque moins expérimental et plus musical. Entendre nos chansons jouées de cette manière a été une révélation. Nous nous sommes mis à les considérer d'une manière différente. Au départ, elles sont conçues dans un endroit clos par cinq personnes, et là, d'un seul coup, elles sont libérées devant des milliers de gens: elles changent et nous avons aimé ce changement. Du coup, nous avons décidé de jouer de cette manière-là sur notre prochain disque. D'ailleurs, pratiquement tous les titres de Hail To The Thief ont été testés l'été dernier lors de plusieurs concerts au Portugal. C'est un bon exercice, très démocratique en plus. Si le public restait, on gardait le morceau, s'il s'en allait, on se dépêchait de conclure. " (rires) VIVE LA DÉMOCRATIE Deux ans après notre dernière rencontre, Colin Greenwood n'a pas changé. Si musicalement, Radiohead peut agacer à juste titre par son côté sérieux, premier de la classe, accentué par les vocaux gémissants de son chef, à la ville, ses membres, et Colin en particulier, s’avèrent dotés d'un solide et a priori indécelable sens de l'humour, qu'il pousse jusque dans la description de son influence au sein du groupe: "Mon rôle au sein de Radiohead? Servir le thé et le café ! Demande-moi les préférences de chacun, avec du lait ou avec du sucre, je peux te répondre sans problème." Prise au pied de la lettre, cette déclaration pourrait avaliser le lieu commun consistant à introniser Thom Yorke, compositeur et chanteur, comme unique garant et gourou du quintette. Les autres faisant office de faire-valoir. Quiconque ayant déjà vu Radiohead sur scène sait que l'affirmation est fausse, tant l'apport de chacun de ses membres est crucial dans l'alchimie générale. Certes, l'attention se porte comme toujours sur le chanteur, mais la vision du sur-doué multi-instrumentiste Jonny, penché comme un beau diable tantôt sur ses machines tantôt sur sa guitare, détourne souvent l'attention des gesticulations épileptiques de Yorke. Si ce dernier a souvent comparé le fonctionnement de son groupe à celui de l’Organisation des Nations Unies où il jouerait le rôle des États-Unis, Hail To The Thief montre une singulière avancée dans le processus démocratique. "D'habitude, Thom débarque en studio avec un CD de ses compositions, le boulot est pratiquement fait même si on dispose d'un droit de veto lorsque certains titres ne nous plaisent pas. (rires) Pour Kid A et Amnesiac, les morceaux étaient quasi-finis. Là, il est arrivé avec juste des démos où il n'y avait qu'une voix, une guitare ou un piano. Il avait la volonté d'être ouvert et de nous donner plus d'espace pour exposer nos idées. Bon, il n'a pas fait cela par charité non plus. C’est aussi un moyen pour lui de relâcher la pression. " WE LOVE L.A. Ce changement dans le processus créatif s'est accompagné d'un étonnant choix quant au lieu d'enregistrement. Oublié le fief bucolique d’Oxford, Radiohead a pris la direction de Los Angeles pour concevoir son nouvel album. Un peu comme si José Bové décidait d'avaler tous les jours un Mac Morning. "Ce/a peut surprendre, concède Greenwood. En tout cas, nous ne sommes pas partis à L A. pour les filles, on a l’impression qu’elles sont toutes en plastique, (rires) Notre producteur Nigel Godrich avait enregistré là-bas dans un très bon studio les derniers albums de Travis et de Beck. Et puis, c'est très loin de chez nous e: : er important d'être éloigné de nos familles et des distractions, de not: -assembler comme dans un gang. Los Angeles est aussi une ville très stressante où il y a beaucoup de musiciens et c'est moins cher que York. Évidemment c'est hideux: tu as l'impression de vivre au m. e. d'un complexe industriel. Mais la raison principale de ce choix est z,e nous pouvions louer de super voitures. Thom avait choisi une La'z Rover, Phil (le batteur, ndr) et moi nous avions deux nouvelles Auss -Mini. La sienne avait l'Union Jack peint sur le toit et moi j’avais a oa_-nière étoilée." (rires) Tout un symbole pour un groupe dont le titre ze l'album Hail To The Thief a été pris pour une déclaration anti-Gec :e Bush et Tony Blair dès l'annonce de la sortie du disque en pleine gue~e d'Irak. L’hebdomadaire musical anglais NME a ainsi été inondé de rra : de la part de lecteurs américains qui interprétaient ce titre comme -'a attaque personnelle contre leur président et une insulte envers e_‘ pays. Historiquement, ce slogan avait été utilisé auparavant lors es manifestations pendant la campagne présidentielle 2000 par les cc::-sants au candidat républicain. Ce flou, cette inquiétude sous-jacen:e sa retrouve aussi lorsqu'on tente de prédire l'avenir du groupe. Après productivité record de quatre albums en trois ans (qui dit mieux?s z -■ cessantes tournées planétaires, et surtout une position d'intouchable a. sommet de l'échiquier musical, une question nous brûle les lèvres z~t nous réserve le futur de Radiohead ? Dans une interview récente à un journal canadien, Thom raconte qoî "Hail To The Thief marque sans doute la fin d'un cycle. Notre contra' avec EMI est terminé et nous ne savons pas ce que nous allons faire i est également possible que nous ne sortions plus d'albums. Je crois ce format est en train de tuer la musique. Dans les années à venir, a plus envie de réaliser des singles ou des EP's. En quatre morceaux, t. peux faire quelque chose de plus homogène qu'avec un album, ou deviens vite parano pour trouver la manière dont tous les titres peu.-' s'imbriquer les uns dans les autres. Un EP procure la liberté de si. concentrer sur une idée précise développée en quelques morceaux. El c'est ce qui m'excite aujourd'hui". Mais comme l'avoue Colin, l'ave' de la formation dépend surtout de la motivation personnelle de chac "Si l'un de nous voulait arrêter, cela marquerait la fin de notre histoire Pour l'instant, personne ne s'ennuie et nous sommes encore passionnez par notre boulot. Je me souviens que lorsque nous avons signé c'a: EMI, Thom nous a dit que nous devions laisser de côté l’amitié qui no,: unissait, car désormais tout était une question de business. Et bien a, contraire, dix ans après, nos liens sont renforcés. Nous avons refusé re ■ lement de propositions qui auraient pu nous rapporter des millions ce dollars. L'argent n'est pas la base de nos relations. Évidemment, si personne n'achète Hail To The Thief, peut-être que nous devrons faire ce; pubs pour Renault et Coca. On appellera le manager de Moby pour c, nous donne des conseils. " N°1 du Top albums en France avec 50 111 exemplaires vendus dès la première semaine, idem en Grande-Bretac's et aux États-Unis, les gars n'ont a priori pas trop de souci à se faire papayer leur loyer. HAIL TO THE THIEF (EMI) En concert le 14 juillet à Nîmes www.ateaseweb.com |





