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Radiohead | Le cas de l'oncle Thom
Si « Hail To The Thief », le nouvel album de RADIOHEAD. renoue avec certaines sonorités rock, et si son discours est ambigu et provocateur, ce n'est sûrement pas sans explications. Dans ces cas-là, il vaut toujours mieux quérir la vérité plutôt que d'interpréter. Et si Thom Yorke, leader emblématique du quintet d'Oxford, n'accorde que très peu d'interviews, son témoignage dans GP vaut de l'or. Torturé, dingue diront les uns, toujours en phase avec son propos et sa musique allégueront les autres, Thom Yorke ne laisse jamais indifférent. Vrai génie ou faux minable ? Rencontre avec l'une des plus fortes personnalités... du rock.
Où et comment les idées et images concernant ce nouvel album se sont-elles formées ? Véritablement durant la période off de six mois que je me suis octroyée après « Amnesiac ». Je suis parti vivre à la campagne, regarder grandir Noah et écouter la radio. Écouter les nouvelles de la guerre en Afghanistan, de la guerre contre la terreur, la paranoïa. Et je n’ai pas fait grand-chose d’autre. Musicalement, du moins, je n’en ai pas trop l’impression. La seule chose que j’aie faite, c’est 3 CD pour que les autres puissent écouter, 3 CD de matière qui traînait. Ça a commencé lorsque Ed (O’Brien, guitariste, ndj) m’a demandé : « Peux-tu juste me graver les chansons que tu estimes à moitié abouties ? » Voilà comment ça s’est passé, et ça a fini avec trois CD. Puis j’ai fait une très très longue liste des choses qui me marquaient lorsque je les entendais à la radio, des phrases d’abord, puis des images provenant de la télé ou des magazines par la suite, des commentaires... Mais tout ceci, je le faisais sans effort conscient. Je n’étais pas en train de travailler, je n’étais pas en train d’écrire. Mais pour répondre à la question, à la base, tout vient de cette période de six mois. Comment ces trois CD de maquettes ont-ils évolué vers la période d’enregistrement ? À un moment, nous nous sommes réunis pour parler. Une vieille habitude née de la période de notre formation. J’avais ces vieilles cassettes bruyantes, mais peut-être seraient-elles le point de départ pour quelque chose, qu’elles entraîneraient d’autres choses, mais je ne m’en doutais pas vraiment. C’était plutôt du genre : « Ça vous dit d’écouter ça ? » Alors on s’est simplement assis pour discuter. On voulait faire un disque rapidement. On a fait un truc complètement dingue - je crois bien que c’était une idée de Ed, oui - : on a booké une tournée entière avant même d’avoir écrit la moindre note de musique, ou du moins la moindre nouvelle composition. Je suis plutôt quelqu'un de paresseux, alors je n’arrêtais pas de ronchonner par rapport à cette situation, mais en fait, je me suis vite aperçu que c’était une bonne chose à faire. On parle de votre tournée en Espagne et au Portugal ? Oui, l’été dernier. Mon attitude, c’était plutôt : « Bien, si personne n’avait aimé ce qu’il y avait sur ces trois fameux CD, on n’en serait pas là, on aurait tout pris à zéro... » D’autant que j’avais ce sentiment étrange que rien n’était véritablement intéressant, je ne ressentais pas grand-chose. Du moins à l’époque. Autant pour les paroles que pour les musiques. Virtuellement, aucun texte n’était écrit, j’avais juste quelques pistes sur des notes, mais rien qui n’ait un sens. La libération est venue de mon amie Rachel, qui m’a dit : « Pourquoi ne laisses-tu pas les choses venir à toi, ce coup-ci ? » Et ça a été mon leitmotiv durant toute la période d’enregistrement, où je n'essayais plus forcément de combattre ce qui venait naturellement à moi. Pendant les répétitions, j’incorporais mes notes aux chansons avec beaucoup plus de facilité. Je me laissais complètement aller pour faire sortir de moi paroles et musique. Et le fait qu’on ait à enregistrer rapidement m’a vraiment aidé, il n’y avait plus de temps à perdre à tout analyser. Le truc dingue, c’est qu’on a réussi à conserver une vraie proximité live entre ce qu’on jouait et ce qu’on a finalement enregistré. Pendant les premiers concerts de la tournée, je me disais juste : « C'est pas mal pour une première scène. Quand on sera de retour en studio, on enregistrera puis on tirera ça dans tous les sens pour arriver à ce qu'on veut. » Mais en fait, on n’a pas fait i comme ça. Je voulais, mais on a vite abandonné cette idée pour laisser les choses arriver naturellement. « C’est mon truc, mon problème même : si je sais ce que je vais faire, ce qui va arriver... ça n’arrivera pas. C’est une sorte de malédiction. » « Kid A » et « Amnesiac » étaient le fruit d’un long travail d’un an et demi, des albums mûrement réfléchis. Vous semblez avoir tiré des leçons de cette période... Oui, on y tenait vraiment. En sortant de cette période de six mois et après toutes nos discussions, il nous semblait évident qu’il fallait poursuivre notre route, et ne pas chercher à faire quelque chose de fondamentalement différent ou nouveau, juste pour opérer un changement radical. Ce fut tellement surprenant de prendre autant de plaisir à défendre sur scène ces deux albums qu’on voulait absolument qu’il en aille de même pour celui-ci. Les sessions pour « Hail To The Thief » ont vraiment été une partie de plaisir. Oui, vraiment (rires). La session initiale s’est déroulée pendant quinze jours à Los Angeles. Et durant cette quinzaine, on a enregistré 75% de l’album. Ensuite, on a passé quatre semaines dans notre propre studio, où l’on a pris beaucoup de bon temps. La seule fois où ça a commencé à nous peser, on a fait un break. On sait faire la différence entre les plans qui fonctionnent et ceux qui ne nous plaisent pas depuis le temps. Longtemps, on a insisté, on s’acharnait. On sait désormais que ça n’est pas utile et qu’il vaut mieux dans certains cas partir sur d’autres choses. Il semble que cet album soit né en pleine conscience et de manière très assurée... Mmm, est-ce que c’est une bonne chose ? Je n’en sais rien (rires). Assuré, oui, dans le sens où nous préparions depuis longtemps ce que nous allions faire. « Ok Computer » avait bénéficié de la même approche, finalement. Être en studio, il fallait créer une performance, et la saisir dans le même instant pour aussitôt lui dire au revoir ! C’était la finalité. Tandis que « Kid A » et « Amnesiac » n’avaient besoin que de peu de performance, tout ou presque était construit en studio. Alors il y avait une distance intéressante : nous étions dans une pièce et Nigel (Godrich, producteur, ndj) dans une autre. Je ne faisais que contrôler la qualité du son. S’il disait que ça sonnait bien, on disait : « Ok, c’est bon ! », et le lendemain, on attaquait une autre chanson. On a fait à peu près une chanson par jour à Los Angeles. La deuxième semaine, on ne se souvenait pratiquement plus de ce que l’on avait enregistré la première, c’était très bénéfique. En choisissant d’être dans un groupe de cinq personnes, c’est le genre de fun que tu peux espérer au mieux, beaucoup plus plaisant que de la programmation en tout cas, qui relève davantage de l’expérience solo, et on voulait revenir à ces plaisirs simples. Ce qui ne veut pas dire bien sûr qu’on a occulté complètement les programmations sur ce disque. Mais fondamentalement et relativement, ce dernier point se fait rapidement. C’est vrai que bien que bénéficiant de sonorités énigmatiques, les deux précédents albums sonnaient nettement moins rock que celui-ci... Oui, mais c’est simplement parce qu’on voulait revenir à autre chose. Ces sonorités proviennent du même spectre de sonorités que sur les deux derniers disques, mais nous en avons utilisé moins. On a eu cette envie en jouant nos deux derniers disques en live. Beaucoup de sonorités pouvaient être reproduites dans une vraie « performance », mais pour certaines, nous n’avons toujours pas réussi : comme sur la chanson Kid A par exemple. Ce qui ne signifie pas que nous n’y arriverons jamais, parce que justement, on ne sait jamais... J’ai longtemps été obsédé.par la musique electro, et quelque part, j’aime toujours ça. Mais l’aspect « performance » prévaut chez moi. Ce côté imprévisible. Pendant un temps, vous avez éprouvé une véritable aversion pour des progressions d’accords plus « classiques », des structures plus évidentes. Comment vivez-vous votre sortie progressive de certains champs tortueux de la musique ? Pourquoi je reviens à ça ? Je n’en sais rien. Mmm... J’essaie de réfléchir (rires) Deux raisons, vraiment. La première, c’est que c’est venu par surprise, par Ed. Lorsqu’il m’a réclamé ce CD, ça voulait dire en quelque sorte : «Allez, on sait que tu peux nous faire écouter ces chansons que tu as en toi, que tu refuses de nous faire écouter juste parce que ce sont de vraies chansons. Lâche-les. .. Mets-moi les sur un CD, enfoiré ! » (rires) Je crois qu’il y avait un peu de ça, en fait, ce qui n’est pas un mal. C’est pour ça que je n’ai pas opposé de résistance, j’avais vraiment la tête ailleurs... Je revenais à ces formules, à ces structures. Pendant un temps, j’en avais même marre d’écouter mes trucs electro, ça m’ennuyait. Et j’ai arrêté d’acheter des disques. Je bougeais tout le temps, donc je n’emportais jamais tous mes CD, juste quelques-uns... Lesquels ? Euh, je ne veux pas répondre, c’est un peu comme si... Comme si on posait la question : Thom Yorke, quels sont les trois seuls CD que vous emporteriez avec vous sur une île déserte ? Et de toute façon, il m’arrive souvent d’arrêter d’écouter de la musique, par périodes. J’écoute de la musique dans des moments très particuliers. Finalement, ça m’a beaucoup enrichi d’écouter de la musique au volant, au crépuscule, sur des routes de campagne désertes, complètement déconnecté. C’est d’ailleurs pour ça que l’album est sous-titré « Gloaming » (crépuscule, ndj). Là où je décidais de rester, il y avait tout le temps une atmosphère d’un autre monde, inquiétante. L’atmosphère extérieure se mêlait à la lueur de mes phares, c’était quasi irréel. Dans ces moments-là, j’écoutais souvent ce truc de Penderecki que Jonny (Greenwood, guitariste, ndj) m’a passé, un concerto pour violoncelles. Je crois que c’est le truc le plus effrayant que je n’aie jamais entendu ! Je roulais en écoutant ça, je voyais les animaux fuir la lumière de mes phares... Et tout ça me ramenait à la musique. C’est curieux parce que ça n’est pas réellement retranscrit sur le disque, mais ça m’a beaucoup aidé à recoller. Il y avait relativement peu de périodes où je pouvais me permettre de ne rien écouter ni personne. Maintenant, je le fais. J’étais un peu mal à l’aise par rapport à ça, mais finalement, je pense que c’est une démarche assez saine. Vous avez déjà déclaré : « Le rock est ennuyeux, c’est de la musique de merde»... Peut-être, oui. Mais je trouve intéressant que le rock actuellement, soit plus tourné vers des trucs rétro. Je comprends complètement pourquoi. Nous, on n’est plus le « phénomène de l’année », on est vieux maintenant. Mais je trouve dommage que tout le monde fasse la même chose, tout le monde se ressemble. Finalement, c’est merveilleux : tout est très simple, on sait parfaitement à quoi s’attendre et de qui on peut l’attendre : hourrah ! ! ! Comme au bon vieux temps, tout le monde sait qui est qui... Je trouve ça tellement déprimant... C’est une telle offense pour des trentenaires comme nous de se dire qu’on laisse dire aux gosses : « Vous allez adorer ça, c'est merveilleux, on écoutait ça quand on avait votre âge ! » Fuck off ! C'est tellement bizarre. Mais de la même manière, je trouve qu’il y a une large part de la scène dance-electro qui est inintéressante à l’heure actuelle. Il manque une capacité à exploser, à surprendre, à vouloir surprendre. Bien que très éloignés du rock, vos deux précédents albums ont suscité beaucoup d'émotions chez vos fans, une combinaison de violence, de plaisir, de conscience... Étiez-vous conscients vous-mêmes de ce que vous alliez provoquer chez les gens ? J’ai été très surpris pour être honnête. Tout simplement parce que je faisais un effort conscient pour ne pas... Mais je ne sais pas, c’est toujours un non-sens de généraliser. En fait, j’allais dire que je faisais toujours un effort conscient pour ne pas susciter d’émotions, mais quand on entend des trucs comme How To Disappear, c’est évidemment très émotionnel. La vraie différence, c’est que je n’étais pas trop concerné par ce que je pouvais faire avec ma voix à l’époque, chanter ne m’obsédait pas plus que ça (rires). Au contraire de maintenant... On dirait que vous avez retrouvé tout ce que vous aviez perdu ? Oui, totalement. Mais n’était-ce pas juste un cycle ? Non, j’avais vraiment le sentiment qu’on m’avait dérobé, ôté quelque chose. Mais je n’arrivais pas à déterminer quoi. Ça me rendait furieux. C’était du genre : « Il faut que je m’éclipse et que je trouve pendant que vos instruments jouent. » J’ai depuis découvert que je pouvais utiliser ma voix d’une manière que je ne soupçonnais même pas. Je n’avais pas besoin de tout tourner de manière aussi mélodramatique. Laisser sonner une note, ça peut aussi être très cool... En fait, vous avez retrouvé votre songwriting ? Oh, mon Dieu ! Vraiment ? Évidemment, c’est la faute de Ed (rires). La question, c'est plutôt : que veut dire la notion de songwriting quand on la retrouve après l’avoir perdue ? En fait, c’est intéressant, parce que ça n’a pas tant changé. Même en plein cœur de notre période électronique, à un moment donné, il y avait toujours un truc très simple, très basique qui se faisait remarquer. Mais véritablement, je crois que c’est toujours mon objectif principal. C’est ce que je trouve de plus gratifiant. Il se peut que j’essaie des trucs sans cesse, mais vraiment, ce qui me réjouit le plus, c’est quand j’écris une chanson. Et ce même si je trouve l’exercice difficile, et si je peux passer des périodes de plusieurs mois sans écrire la moindre chanson. Quand les mots et la chanson vont bien ensemble, que la matière brute a de l’allure, peu importe réellement la manière dont tu « habilleras » le tout. Évidemment, les chemins sont toujours différents, mais le résultat est toujours le même. Je suis toujours tenté d’errer en terrains inconnus, mais personnellement j’ai toujours fonctionné ainsi depuis l’âge de douze ans. La plupart des groupes perdent leur capacité à se renouveler, se réinventer une fois qu’ils sont parvenus à un certain point. Après « Ok Computer », vous n'avez pas changé le line-up du groupe comme d’autres n’auraient pas hésité à le faire, et surtout, vous avez même évoqué la possibilité de changer le nom du groupe. Rétrospectivement, est-ce le plus gros tournant qu’ait eu à prendre le groupe ? Oui, parce que si on y réfléchit, du point de vue de tout le monde dans le groupe, « Kid A » aurait dû être exactement la dernière chose que nous voulions. Plus particulièrement le reste du groupe. Parce que a) le processus de travail a été extrêmement difficile, et b) pourquoi se lancer là-dedans à ce moment-là alors que tout allait pour le mieux. Quelque part, on avait atteint un point qu’on pouvait encore chercher à repousser plus loin, mais toujours dans la même direction. À ce moment-là, tout le monde dans le groupe aurait pu dire : «Allez, continuons dans cette voie-là. » Mais ce ne fut pas le cas. Au lieu de ça, tout le monde dans le groupe a dit : « Ok, allons voir ailleurs. » Malheureusement pour moi, alors que je venais de bâtir quelque chose, il a fallu faire le chemin inverse : casser ce que j’avais bâti pour bâtir autre chose à la place. Mais ça, globalement, c'est mon truc, mon problème même : si je sais ce que je vais faire, ce qui va arriver... ça n’arrivera pas. C’est une sorte de malédiction. Vous avez désigné Charlie Mingus et la scène electro comme vos principales sources d’inspiration pour « Kid A » et « Amnesiac ». Après la période de non écoute de musique que vous nous avez évoquée, arrivez-vous à désigner des sources d’inspiration pour « Hail To The Thief » ? Je pense que ma très longue période de sevrage m’a aidé, il m’est arrivé quand même de réécouter les Beatles. C’est vraiment le seul truc avant qu’on commence à enregistrer, je crois. Bien sûr, je n’ai pas appréhendé les sessions d’enregistrement en me disant : « Il faut que tout sonne comme du Beatles. » Mais il y avait ce truc de la simplicité, et ça, ça m’a fait dire : « Ok, j'adore ça. C’est fait vite, de manière très simple. Je sais qu’on est doués pour ce genre de trucs et en plus il y a un long moment qu’on n’a pas fait ça. » C’est très direct, mais en fait ça ne l’est pas... Mais surtout, c’est très ambitieux. Alors ça a influencé mon attitude dans le travail. Pas du genre : « Il faut qu’on fasse I Am The Walrus », mais plutôt à être à nouveau ambitieux pour notre musique. Tandis qu’avec « Kid A » et « Amnesiac », je n’étais certainement pas ambitieux. Je me foutais de savoir si les gens l’avaient écouté ou non. J’étais même stupéfait qu’on puisse les garder intacts et les sortir tels quels. Mais je me foutais vraiment de savoir ce que les gens en penseraient. Mais cette fois, c’est différent, je veux que les gens écoutent... C’est l’avantage de jouer des morceaux en avance devant un public, on a vraiment pris beaucoup de plaisir. Il nous fallait convaincre. Il fallait que j’avance sur la scène en chantant Scatterbrain pour convaincre. C’était un sentiment fantastique. Je faisais tourner les mots comme des balles, parce que je savais qu’ils étaient sur le point d’être réécrits. J'étais vraiment sur le fil du rasoir. Aujourd’hui, je ne veux pas qu’on se contente d’être un produit sur l’étagère d’un disquaire. Peut-être dans quelques années quand je serais inexorablement vieux. J’en ai vraiment marre de tous les trucs electronica. C’est une scène très repliée sur elle-même, et je comprends totalement pourquoi. Je suis de l’autre bord, je suis signé sur une major, et bla-bla-bla, et bla-bla-bla... Ils ont raison d’être repliés, parce que c’est épouvantable. Dans un sens, et particulièrement de nos jours, c’est peut-être la seule manière de continuer en restant complètement autonomes. Il n’y a pas à se soucier de se faire virer si on est pas premiers dans les charts. Mais le problème, c’est qu’on ne s’ouvre pas assez sur l’extérieur, on ne va pas vers les gens. C’est un peu comme s’enfermer dans une bulle, le risque est énorme. Parce que ce qui arrive au final, c’est que des mecs comme moi les laissent tomber, et ils se retrouvent sans rien. Un des seuls trucs que je pourrais envier aux acteurs de la scène électronique, c'est que c’est assez impersonnel : ils ne donnent pas d’interviews, ou alors très peu, il n’y a pas de culte de la célébrité, tout le monde se fout de leur coupe de cheveux ou de leurs fringues... Des fois, j’ai l’impression que plus personne n’écoute de musique. Parlons de vos paroles : qu’avez-vous changé depuis « Kid A » et « Amnesiac » ? Je pense qu’il n’y a pas réellement eu de changement. Excepté que la radio, même pour les paroles, a été ce coup-ci ma principale inspiration. Mais j’écrivais assez rapidement. Je pense que toutes les bonnes paroles doivent avoir un côté « visuel » très prononcé. Mais honnêtement, je ne peux pas affirmer qu’il y ait eu un changement radical dans ma manière d’écrire. Du moins pas consciemment. S’il y a peut-être un peu plus de cohérence que par le passé, c’est sans doute parce que j’ai procédé spontanément, encore que je ne saisis pas vraiment ce que cela amènerait en cohérence. Je n’y ai jamais réellement pensé, en vérité. Ce que je trouve intéressant dans les paroles, c’est lorsqu’on arrive à obtenir des sonorités, des rimes proches des comptines. Vous avez sans doute glissé beaucoup de références à votre statut de père... Oh oui. Il y a beaucoup de trucs que je chantais à Noah ou des trucs que j’ai lus dans certains de ses livres. Parce qu’il se passe tellement de choses... Et lui est arrivé, il est là, dans cette espèce d’atmosphère de fin du monde, c’est du moins le scénario que je m’en faisais en écoutant la radio. Je mets mon fils au lit le soir en me demandant quel genre d’objectif à long terme on peut se fixer... Il y a presque de la résignation dans certaines de vos chansons... Vous trouvez ? Parfois peut-être. Mais je pense vraiment que ce sont les chansons qui marquent le plus ma colère et mon engagement, dans tout ce que j’ai écrit. I Will sonne peut-être comme une ballade, mais paradoxalement, c’est la chanson la plus dure que j’ai écrite. On a beaucoup spéculé sur le titre de ce nouvel album, « Hail To The Thief », que signifie-t-il réellement ? Ce qu’il signifie vraiment à mes yeux, c’est exactement ce que nous traversons actuellement. Il y a des périodes où le monde a été sous l’emprise des forces obscures. Ma théorie de personne déséquilibrée, c’est que nos gracieux dirigeants sont intimement persuadés qu’ils agissent pour le bien de tous, et qu’ils sont dans leur bon droit. C’est qu’à la base, ils sont possédés par des forces obscures. Je pense que nous allons traverser une telle période. Notre droit de gouverner nous-mêmes, notre droit d’avoir notre mot à dire dans ce qui concerne notre futur, nous est enlevé. Et l’incroyable Malin est toujours embusqué quelque part (rires). Cette théorie s’applique aussi bien à Sait To The Moon... Oui, absolument. Mais ça n’est absolument pas dirigé contre l’administration américaine actuelle. Ça s’adresse aux dirigeants qui conservent le pouvoir, surtout si celui-ci est corrompu. Ce faisant, ils anéantissent nos droits sur le futur. Et ils ne le réalisent pas parce qu’ils le font toujours « pour de bonnes raisons », et ils en sont absolument convaincus. Ils ont toujours cette petite voix au-dessus de leur épaule qui leur dit qu’ils agissent bien. Pour moi, cet album parle de cette « petite voix ». Parce que cette petite voix me ment. Ces forces obscures poussent les hommes à agir de telle sorte, à faire la guerre alors que c’est profondément inhumain. C’est ce dont je parle. Comme ce nuage qui flotte au-dessus de nos têtes, que certains voient et d’autres pas. Une partie de « Hail To The Thief » a été dévoilée sur Internet, bien avant sa sortie. En tant que défenseur traditionnel du net, comment avez-vous réagi ? Je ne peux rien y faire, rien changer. Ça signifie juste qu’on ne pourra peut-être plus vivre de la musique comme auparavant. Je sais que dans dix ans, je ne vivrais plus de la musique à cause de ça. Mais c’est ok, tout va bien. Je ne suis pas à plaindre. Mais c’est une honte pour tous les mecs qui bossent vraiment dur. Il y a deux mois, EMI a essayé de faire une déclaration à propos de ça. Ça ne nous a pas vraiment ravis. Parce qu’il y a quand même du positif. Pour être honnête, les majors méritent ce qui leur arrive, et elles le méritent depuis longtemps. Il y a un mauvais karma qui vient vers elles, mais elles l’orientent vers moi. On verra. Mais ça ne ne me dérange pas du tout. Je pense juste que c’est honteux. Il va juste falloir que l’on pense à un nouveau moyen de vivre de la musique. Finalement, ce que l’on devrait faire, c’est mettre un album sur le net aussitôt fini... Comme ça, le problème est résolu, et les gens peuvent acheter les chansons (rires). Un euro la chanson, bon prix, non ? Par Yoichiro Yamazaki, Erica Yamashita, (Trad française : Olaïve)/Rockin’On/Planet Syndication ♦ Radiohead, « Hail To The Thief» (EMI), déjà disponible |





